Poésies, p
les idées des Anglais, idées d'ailleurs communes à toutes les ames pieuses de son temps.
Dans ce sens le roi Henry V avait pu dire que la défaite d'Azincourt était la punition des « voluptés, péchés et mauvais vices » des Français'. C'est dans ce même esprit que, dans sa belle complainte, Charles d'Orléans s'adressait encore à la France \ Mais, comme il arrive, nos pensées se trouvent souvent contredites par notre sentiment traditionnel. En opposant la France de jadis à celle de son temps, en évoquant, avec je ne sais quelle ferveur, lui pourtant si discret, les souvenirs légendaires qui illustraient la maison de France, les preux, saint Louis, les fleurs de lys et l'oriflamme, Reims et Saint-Denys, Charles d'Orléans se trouve, pour nous, avoir écrit l'hymne le plus parfait à la royauté soufl'rante de ce temps-là, en qui s'incarnait la patrie :
France jadis on te souloit nommer En tous pays le trésor de noblesse ; Car ung chascun povoit en toy trouver Bonté, honneur, loyaulté, gentillesse, Ciergie, sens, courtoisie, proesse ; Tous estrangiers amoient te suir :
Et maintenant voy, dont j'ay desplaisance. Qu'il te convient maint grief soustenir Très chrestien, franc royaume de France !
Et il lui disait : Sais-tu d'où vient ton mal ? De ton grand orgueil, de gloutonnerie, de paresse, de convoitise, de luxure. A Dieu, qui est plein de miséricorde, demande ta grâce : pour toi, et pour nous tous, il est mort en croix:
1. LeFèvre de Saint-Rémy, t. I, p. 260. — Charles dira dans le préambule d'un acte du 16 novembre 141 5 : « Comme il a pieu a Dieu que nous soyons de présent détenu prisonnier ès mains du roy d'Angleterre pour la guerre et service de Monseigneur le Roy... « (Arch. nat., K, 68, n° 10).
2, Poésies, p. 181.
2l8 VIE DE CHARLES d'oRLÉANS
Souviengne toy comment voult ordonner
Que criasses Montjoye, par liesse,
Et qu'en escu d'azur deusses porter
Trois fleurs de lis d'or ; et pour hardiesse
Fermer en toy t'envoya sa Haultesse
L'auriflammCj qui t'a fait seigneurir
Tes ennemis : ne metz en oubliance
Tels dons haultains, dont lui pleut t'enrichir,
Très chrestien, franc royaume de France !
En oultre plus te voulu envoyer
Par un coulomb, qui est plain de simplesse,
La unction dont dois tes roys sacrer
Afin qu'en eulx dignité plus en cresse ;
Et plus qu'a nul t'a voulu sa richesse
De reliques et corps sains départir.
Tout le monde en a la congnoissance :
Soyez certain qu'il ne te veult faillir
Très chrestien, franc royaume de France !
La cour de Rome t'a nommé son bras droit, les papes
t'ont fait asseoir à leur dextre. Aussi je pleure fort et gémis
de te voir déplaire à Dieu :
Qjaelz champions souloit en toy trouver
Chrestienté ! Ja ne fault que l'expresse :
Charlemaigne, Rolant et Olivier
En sont tesmoings : pource je m'en délaisse ;
Et saint Loys roy, qui fist la rudesse
Des Sarrasins souvent anéantir,
En son vivant, par travail et vaillance ;
Les croniques le monstrent, sans mentir.
Très chrestien, franc royaume de France !
Il conseillait à la France de s'aviser, de bien vivre, de faire chanter et dire maintes messes pour les morts ; et il concluait ' :
Dieu a les braz ouvers pour t'acoler, Prest d'oublier ta vie pécheresse !
I. Plus tard Charles d'Orléans a relu ses vers et ajouté (avant 1450) une conclusion.
Requier pardon, bien te vendra aidier Nostre Dame, la très puissant princesse, Qui est ton cry et que tiens pour maistresse ; Les sains aussi te vendront secourir, Desquelz les corps font en toy demourance. Ne vueilles plus en ton pechié dormir Très chrestien, franc royaume de France !
En juin 1433, de Douvres où Charles avait été conduit, son regard, glissant sur les flots, pouvait atteindre cette mince ligne blonde des sables qui, dans la brume lointaine, marque en cette claire saison, les côtes basses de France. Mais ce que son regard pouvait à peine saisir, son triste cœur le distinguait nettement. Il soupirait :
Combien certes que grant bien me faisoit De veoir France que mon cueur amer doit !
Il lui souvenait des plaisirs qu'il y avait goûtés; il ne pouvait se rassasier d'un tel spectacle :
Alors chargay en la nef d'Espérance Tous mes souhays, en leur priant d'aler Oultre la mer, sans faire demourance.
Et a France de me recommander :
Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder, Adonc auray loisir (mais qu'ainsi soit !) De veoir France que mon cueur amer doit.
Et Charles concluait ainsi, sentencieusement :
Paix est trésor qu'on ne peut trop loer : Je hé guerre, point ne la doit prisier. Destourbé me a longtemps, soit tort ou droit, De veoir France que mon cueur amer doit^
Avec quelle ferveur il demandait au ciel cette bonne paix ; il l'attendait de l'intercession de la douce Vierge Marie auprès des saints et saintes du Paradis, des prières de tous :