Ibid., p
Que Loyaulté prochainement Fera Boneur vers moy venir
Comment, dans le secret où on le tenait, une femme serait-elle demeurée en correspondance suivie avec lui, sinon par l'intermédiaire de ses propres serviteurs^? Quelle femme, sinon son épouse, aurait pu lui annoncer sa visite dont les résultats devaient pour lui être si importants ?
C'est sa dame, très loyaument aimée, Seule, sans per, de toutes gens louée 3,,.
Dieu vueille celle nef garder Des robeurs, escumeurs de mer.
Qui ônt a Dangier alliance :
Car s'ilz povoient, par rudesse, M'osteroient ma desirance Et le trésor de ma liesse
Se vous m'aidiez, gente princesse.
Je crois que brief le temps viendra Que j'auray des biens a largesse :
Car le Dieu d'Amours m'aidera 5,..
Certes moult suy tenu a elle ; Car j'ay sceu, par loyal rapport, Que contre Dangier, le rebelle.
Elle veult faire son effort De tout son povoir de m'aidier^...
Que me savez vous dire d'elle Dont me puisse reconforter ? — Je vous dy, sans que plus le celle, Qu'elle vient par deçà la mer...
Bien doit estre dame chérie Qui loyaument fait son devoir 7.. .
I. Poésies, p. 58. — 2. P. 23, 24, 25, 26, 27, 28, 31, 32, 36, 45, 48, 57. — 3. P. 34. - 4- P- 39- - 5- P. 40. - 6. P. 38. - 7. P. 43-
Comme elle tardait à venir, Charles, tout désappointé s'écriait :
Me mocquez vous joyeulx Espoir ?
Par parolles trop me menez.
Pensez vous de me décevoir ?
Chascun jour vous me promectez Que briefment veoir me ferez Ma dame, la gente princesse
Qjaelle femme aurait-il remerciée de dons reçus dans son exil ?
Mon cueur ouvrez l'uis de Pensée, Et recevez un doulx présent Que la très loyaument amée Vous envoyé nouvellement-...
Pour le don que m'avez donné, Dont très grant gré vous doy savoir, J'ay congneu vostre bon vouloir Qui vous sera bien guerdonné...
Mon cueur se tient emprisonné Et obligé, pour dire voir.
Jusqu'à tant qu'ait fait son devoir Vers vous et se soit raençonné 5...
, Certes, dans ce jargon de l'amour, « belle et bonne » sont de style; mais il semble bien que ce n'est pas par hasard que le nom de Bonne revient si souvent dans ses compositions amoureuses :
Belle, bonne, nompareille, plaisants...
La gracieuse bonne et belle
La belle, bonne, jeune et gente 7...
Ce n'est pas là une conjecture morale. La plus ancienne des rédactions du « Poème de la Prison » donne cette interpré-
I. Po(''sies,ip. 61. — 2. P. 44. — 5. P. 208. — 4. Et aussi l'épithète de débonnaire. — 5. P. 14. — 6. P. 195. — ■ 7. P. 219.
tation. On y lit dans la rubrique du manuscrit : « Sensuit le livre que fist Mous'' d'Orléans, lui estant prisonnier en Angleterre, auquel y a dedans contenu plusieurs ballades et rondeaux envoie?^ a madame sa femme » ' .
Or ce que nous savons de Bonne d'Armagnac n'infirme nullement cette manière de voir.
Et d'abord Madame Bonne d'Armagnac n'est pas morte en novembre 141 5, comme l'ont répété tous les historiens'.
Elle était née, le 19 février 1399, à Lavardens3; en 1410 avait été signé le contrat de son mariage avec Charles d'Orléans^. Comme mademoiselle Bonne était alors âgée de onze ans et sept mois, on peut croire qu'elle demeura, quelques années encore, auprès de ses père et mère, Bernard VII, le connétable, et Bonne de Berry 5. Puis de toutes parts on s'était armé ; le connétable avait fait sienne la querelle de son gendre d'Orléans : ainsi, jusqu'en 1414, tous deux avaient chevauché à travers la France, presque sans repos. L'année 1414 avait ramené le bonheur et la fortune
1. Bibl. de l'Arsenal, n" 2070. — Guichard aurait donc pu ne pas écrire (p. vj) que rien dans les manuscrits n'autorisait cette conjecture. Il a eu tort de dire qu'elle rendait inexplicable le tiers des poésies de Ch. d'Orléans. Dans l'exemple qu'il cite, p. 61, il est parlé du voyage que cette dame devait faire au prisonnier et Danger désigne les Anglais ; p. 27, il est question de sa visite ; l'allusion, p. 194, s'explique fort bien si l'on pense que, marié par un contrat en 1410, ce n'est guère qu'en 1414 que Charles put épouser réellement Bonne.
2. A la suite du Père Anselme, Histoire généalogique de la maison de France, t. I, p. 208 ; t. III, p. 422. — C'est vraisemblablement une faute d'impression pour 1435 ; car l'indication de novembre est bonne (Cf. plus bas p. 254, note).
3. Bonal, Comté et comtes de Rode^, 1885, p. 472 [Soc. des Sciences de l'Aveyron].
4. Le contrat de mariage est daté de Gien, le 23 avril 1410 (Arch. nat. K. 534).
5. On voit que Hue d'Amboise, premier chambellan de Charles d'Orléans, est envoyé au mois de juin 1410 vers le comte d'Armagnac et vers sa fille que Charles nomme « très chère et très amée cousine » (Bibl. nat.. Pièces originales, 47, Amboise, dr 1046, n° 48 ; Cf. J. de Croy, CartuJaire de Blois, p. 300).
au parti de Charles. Il triomphait des excès des bouchers ; il se montrait, non plus vêtu de noir, mais en de somptueuses robes lamées d'argent. L'une d'elles était brodée de perles suivant le dit de la chanson : Madame je suis plus joyeulx \ Sans doute « Madame » désignait ici Bonne d'Armagnac, qui venait d'avoir quinze ans, et dont le mariage, ajourné, pouvait être consommé :
Q.uelque chose que je die D'Amour ne de son povoir Toutes foiz, pour dire voir, J'ay une dame choisie La mieux en biens accompHe Que l'on puist jamais veoir...
Mais a elle ne puis mie Parler, selon mon vouloir.
Combien que sans décevoir Je suis sien toute sa vie -
Que Charles d'Orléans, qui avait vingt ans, l'aimât de toute son âme, c'est ce que chacun comprendra si l'on pense à sa beauté ^ à sa grâce 4 et à sa jeunesse ' ; qu'elle était l'école de toute courtoisie, chantant et dansant si gracieusement :
C'est Paradis que de sa compagnie
En ce temps-là ce n'étaient que cortèges, momeries 7 et saluts au Printemps ^ Un an plus tard, dans les champs d'Azincourt, sous les morts que l'on déchaussait, on retrouvait Charles d'Orléans :
Ma dame vous povez savoir Les biens qu'ay euz a vous servir :
Car par ma foy, pour dire voir, Oncques je n'y peuz acquérir
I. De Laborde, t. III, n° 6241. -- 2. Poésies, p. 194. — 3. P. 14, 15, 16, 18, 21, 195. —4. P. 17. - 5. P. 21, 195, 197, 199. — 6. P. 22, 194, 195. — 7. P. 143- - 8. P. 144-
Tant seulement ung doulx plaisir Que, sitost que je le tenoye, Dangier le me venoit tollir Ce peu de plaisir que j'avoye
due devint Bonne' et ses jeunes amours ?
Elle se retira, comme il convient à une dame dont le mari est prisonnier, auprès de sa mère Bonne de Berry, devenue veuve au mois de juin 1418, et qui, en Armagnac, menait sainte et religieuse vie. Ainsi Madame d'Orléans se trouve nommée dans le privilège que l'anti-pape Benoît XIII, retiré sur son rocher de Penisola, avait accordé à tous les membres de sa famille, le 27 octobre 1418 : elle pouvait avoir un autel portatif et recevoir de son confesseur rémission de tous ses péchés à l'article de la mort \ A Rodez on la retrouve marraine de la petite cloche de Saint-Amans ^.
Le couvent des Cordeliers de Rodez \ parfois aussi l'Evêché ^ furent la résidence de la famille d'Armagnac ; mais il est plus probable que Bonne suivait sa mère dans ses diverses résidences. Ainsi, le 31 août 1420, Madame d'Orléans entrait de nouveau à Rodez. A Gages on lui fit présent d'un quintal de fromage et de 200 livres. Madame d'Orléans, que l'on nommait aussi madame d'Armagnac la jeune pour la distinguer de sa mère Bonne, s'arrêta au faubourg Saint- Cyrice, où elle s'habilla, dans la maison de Riota, parée à cette occasion de feuillages ; quant à la rue de l'Auvergne, elle était tendue de draps. A Sainte-Radegonde, les consuls