Charles d'Orléans joueur d'échecs, Paris, 1908, in
11. La librairie de Charles d'Orléans, Paris, 1909, in-8 et album.
INTRODUCTION
A le fréquenter beaucoup j'ai dû me rendre très vieux et je me suis pris à Taimer. J'ai essayé de le voir en quelque sorte vivant, ce qui est presque toujours la meilleure façon de comprendre. Ainsi, après que j'eus fureté dans ses « vieux cahiers », m'est apparu le « doux » seigneur en son âge mûr, chenu comme un vieux chat, frileux dans ses robes fourrées de velours noir; familier et très bon, maniaque un peu ; grave, comme il arrive à qui a été déçu dans ses entreprises; plein de sagesse et de franche gaîté au milieu des compagnons de son choix ; noble dans ses façons, encore qu'il fût dénué de tout héroïsme ; bien vivant et geignant sans cesse sur ses rhumatismes, sur sa vue qui baissait, maux toutefois un peu moins imaginaires que les blessures sanglantes qu'il prétendait, dans le même temps, avoir reçues d'Amour.
Dans ma pensée cette biographie plus précise de Charles d'Orléans doit éclairer la fiction qu'est sa poésie : c'est le second point sur lequel ont porté tous mes efforts. Si nos prédécesseurs, M. Beaufils en particulier, G. Paris, en dernier lieu', qui rapprochait justement l'œuvre de Charles d'Orléans de celle de Pétrarque ou de Henri Heine, ont compris tout ce que l'œuvre du duc Charles comporte d'autobiographie, comment utiliser cette suite de confidences qui forme l'histoire de sa pensée ? Comment établir la chronologie d'une série de compositions qui s'étendent à travers une longue vie, de l'extrême jeunesse de leur auteur jusqu'à ses derniers jours ? C'était là un problème délicat que seulement une connaissance plus parfaite de la vie de Charles d'Orléans et un classement chronologique des manuscrits de ses poésies pouvaient solutionner, en partie du moins. N'en doutons pas : vie et poésie sont ici une même chose. Le duc d'Orléans fut vraiment le poète et non pas le rimeur qui sait assembler des mots suivant une forme convenue. Il pense, et la musique accompagne naturellement sa pensée ; il est capable de traduire en rythme sa propre vie :
Dedans mon livre de pensée J'ai trouvé escripvant mon cueur La vraie histoire de douleur, De lermes toute enluminée.
Cette histoire, le poète la disposera harmonieusement ; le recueil de ses compositions s'augmentera progressivement, suivant les péripéties de
I. Esquisse historique de la littérature française au Moyen Age, Paris, 1907^ p. 230.
INTRODUCTION
sa vie intérieure. Préface, conclusion, anniversaires, fêtes de Saint- Valentin et de mai, rien ne manque à cette chronologie sentimentale.
Il faut tout ignorer, et de ce temps et de la vie du duc Charles, il faut méconnaître les lois de l'inspiration poétique pour n'y voir qu'une vide allégorie. Ce fut tout le procédé de Charles d'Orléans de concrétiser, jusqu'à la préciosité, l'abstrait ; de réaliser minutieusement les allégories. C'était là son particulier plaisir :
Il n'est nul si beau passe temps Que de jouer à sa pensée.
Nul effort ne sera donc vain pour mieux connaître le rapport de sa vie réelle avec sa vie intérieure. Et d'abord la biographie de Charles d'Orléans nous présente deux périodes d'activité : celle où il poursuit la vengeance de la mort de son père (1413-1415); celle qui suit son retour en France, tandis qu'il songe à jouer un rôle politique (1440-1450). Sa production littéraire demeure alors assez insignifiante. Au contraire nous en constaterons l'activité pendant la période de repos forcé qu'il subit en son amère captivité d'Angleterre (141 5-1440); pendant celle qu'il goûta en ses pays, déçu dans ses chimères politiques (1450-1465). Dans la première une date correspond à un grand chagrin : novembre 1437^ ; dans la seconde, une série de fêtes de Saint- Valentin et de Mai sont des éléments assez certains de chronologie.
Si le caractère autobiographique ne s'impose pas tout d'abord, c'est que toutes les œuvres sont marquées de l'esprit de leur temps ; et, quand ce temps est bien éloigné de nous, il semble que toutes soient impersonnelles. C'est là en quelque sorte une illusion de notre vue. La poésie d'un Charles d'Orléans participe certes de cette culture de la fin du moyen âge, de cette convention élégante et gracieuse qui fut alors commune à toutes les nations polies : elle prolonge l'extraordinaire succès du Roman de la Rose. Les allégories sont identiques dans l'œuvre d'un Froissart et d'un Chaucer ; les procédés et les sentiments ne sont pas au premier aspect bien différents. Un Anglais et un Français paraissent faire le même songe, évoquer des prairies et des fleurs toutes semblables, victimes du même irréel amour. Mais il semble qu'en Charles d'Orléans, notre dernier trouvère, ce monde qui s'éteint ait voulu produire sa fleur la plus tendre et la plus parfumée.
Ce caractère d'autobiographie, j'ai tenté de le pousser à ses extrêmes conséquences. L'étude du manuscrit en partie autographe m'y a incité
£. Nous en avons matériellement la preuve pour l'année 1455, où nous voyons un scribe ajouter des feuillets de vélin au volume des poésies du duc. 2. Songe en complainte (Poésies, éd. J.-M. Guichard, p. 80).
INTRODUCTION
(Bibl. nat., ms. fr. 25458). Certes, ce petit manuscrit est bien un album; cet album, celui d'un cercle que les comptes de Blois nous ont permis de restituer : mais c'est aussi celui d'un homme. Charles d'Orléans était semblable à ses poésies, et ses poésies sont faites à son image. Ou y retrouve ses occupations et ses goûts : les comptes de sa maison nous ont permis d'en vérifier la réalité.
Charles d'Orléans peut bien nous paraître précieux ; mais il était ainsi, en vérité, dans ses costumes, dans ses plaisirs, dans sa conversation de chaque jour. Entendez le compliment qu'il trousse pour la bonne duchesse de Bourgogne, qui avait tant travaillé à sa délivrance, tandis qu'il débarquait d'Angleterre : « Madame, vu ce que vous avez fait pour ma délivrance, il est juste que je me rende votre prisonnier» i. Du réel et de l'artifice, l'artifice était chez lui plus réel encore.
Mais dans cette perpétuelle allégorie Charles usera, comme tout son temps, d'un art réaliste. Ses pensées, il les verra s'agiter telles des personnes vivant autour de lui. Il a créé, à côté des allégories du Roman de la Rose, toutes sortes de petites entités, qui marquaient les nuances de son esprit, et il les a peintes avec bonhomie et malice. Que de détails précieux et précis sur ses goûts, sa personne ne nous fournissent-elles pas ! C'est là au fond ce que les poésies de Charles d'Orléans nous offrent de plus touchant : l'intimité. Après nous avoir si souvent parlé de sa personne ou de ses amis, Charles d'Orléans ne dédaignera pas de nous entretenir de ses chiens.
Le cadre de cette étude étant une biographie de Charles d'Orléans, nous n'avions à parler de son œuvre que dans la mesure où elle nous instruit de sa vie. Une telle obligation exclut deux points de vue importants qui s'offrent à l'examen de toute œuvre littéraire : ce que ses contemporains y ont vu ; ce qu'elle devint dans la suite des temps^
Nous donnerons seulement ici un aperçu de l'histoire de l'œuvre poétique de Charles d'Orléans.
On n'en saurait douter : le duc Charles connut de son vivant la gloire littéraire. Ainsi nous en instruit, en 1457, Olivier de la Marche : « Et de ce temps je feiz ung tour en Bourgoingne, de la grâce du duc d'Orléans qui me fist et monstra moult grant privaulté ; et ce, à cause qu'il estoit moult grand rethoricien, et se delectoit tant en ses faictz comme en faictz d'aultruy »^ Ses familiers, comme ceux qui remplissaient les offices