I. cucur du
ialur et vivat, c'est qu'il se convertisse et vive. Et pour ce je veuil que vous tous retournez à la court de Justice et que prenez une balance en laquelle mectez d'un costé les malfaiz du pécheur, pour estre corrigé, et de l'autre costé les bienfaiz dont il doit estre guerdonné, comme bien à plain est contenu en la requeste baillée par la femme du dessusdict, ou sont montrez ' comment deux de ses prédécesseurs ont esté mors en bataille pour le royaume. Et cestui malfaicteur mesmes a monstré la plus grant amour qu'il povoit monstrer, car il est escript : majoreni dileccioneui fieino habet ut aniniam ^ ponat qiiis pro amicis suis et justicia est reddere tinicuique^. Ce qui est sien. Or regardons se cestuy cy mist point son ame en péril, et sa vie, et quanque il avoit, en la bataille de Vernueil, ou il fut pris pour le bien du roy et du royaume. Dieu aussi bailla à saint Pierre deux clefs, l'une ligaudi (de lyer) et l'autre solvendi (de deslyer). Celle de lyer, qui est exécucion de justice, vous, monseigneur, la povez bailler et la baillez chacun jour à vos officiez, la ou il vous plaist. Mais l'autre, de deslyer, demeure en vostre main pour faire miséricorde, et la devez garder ou coffre de vostre conscience. Et puisque estes en la place de Nostre Seigneur, vous le devez ensuir ; car il dit : Exeniplum dedi vohis tit qiiemadmodum ego feci ita et vos faciatis : je vous ay donné, ce dit il, l'exemple que, ainsi que j'ay fait, vous le faciez. Et qiia mensura mensi fueritis (et de telle mesure comme aurez mesuré) reinecietur vohis (il vous sera rendu.)
Quant à la forme de conseiller 4, dont par avant j'ay parlé, je viens en conclusion à 5 vous conseiller en cinq choses.
La première, touchant le fait de sauver sa vie en deux manières, l'une en corps et l'autre en l'ame. Et dy ainsi que devez ensuir la sentence de Nostre Seigneur, que j'ay cy devant dicte 6, c'est assavoir : nolo mortem peccatoris ; pareillement ne devez vouloir sa mort, car, veu ses ouvrages, son bon sens luy fimlt ; par quoy, s'il est? mis à mort sans avoir loisir de se raviser et corriger son ame, seroit en dangier de quoy vous et nous ^, qui vous conseillons, aurions à respondre envers Dieu quant elle seroit amenée en jugement et pourroit ainsi dire : « Se je eusse eu loisir et9 advis etcorreccion, j'eusse peu amender, à la plaisance de Dieu, et faire aucune satisfacion à ma salvacion : et ceulx qui m'en ont gardé, en abregant ma vie, sur ce en ont à respondre. » dui est bien à y penser, car les confesseurs dient que péchié ne peut estre pardonné sans faire satisfaction. Qui est cellui doncques de nous tous qui la porroit faire, se elle estoit dampnée ? Oultre plus, pour ce qui a esté dit que, veu le crime de lèse magesté en
I. est demonstré — 2. suatn — 3. quod suum est justice est rendre a ung chascun ce qui est sien — 4. donner conseil — 5. de — 6. par avant — 7. estoit — 8. tous — 9. de — 10. quant elle seroit
LE PROCÈS DU DUC d'aLENÇON
quoy il est encouru, ne pourroit estre devisée pugnicion assez grande, sur ce je respons que, à mon sentement, se on lui veult garder toute rigueur, plus paine lui sera de endurer longuement douleur et desplaisance en ce monde que le faire mourir tout à ung coup, laquelle mort le delivreroit des paines et ennuiz de ce monde. Car j'ay congnoissance par moy mesmes que, en ma prison en Angleterre, pour les ennuiz, desplaisances i et dangiers en quoy je me trouvoye, j'ay maintesfoyz souhaidié que j'eusse esté mort à la bataille ou je fuz pris, pour estre hors des paines ^ où j'estoyej. Et pour ce donne conseil, et+ ne feroye pour riens le contraire que sa vie ne soit sauvée.
Secondement, pour la seureté du royaume, conseille qu'il soit tenu bien et seurement qu'il ne puisse mal foire, s'il en avoit voulenté, en la manière que vous, monseigneur, par bon conseil adviserez.
Ticrcement, devez prendre en vostre main toutes ses places et païs pour en ordonner ainsi que 5 sera veu qu'il sera de faire.
Quartement, devez pourveoir honnorablement ci sa femme et à ses enfans, et qu'ils ayent de quoy vivre selon leur estât. Et est escript : munera super innocenteui non accepit (c'est que sur l'innocent on ne doit prendre avantaige) ; et veu, monseigneur, que tousjours avez eu devocion envers les Innocens, vous ne^ povez faire plus grant plaisir aux Innocens quev, pour l'amour d'eulx, vous ayez cespovres innocens, qui n'enpevent», pour recommandez. Et les devez marier et porveoir. Et se? voiez qu'ils se gouvernent bien, et soient taillez de bien faire, devez faire tellement pour eulx qu'ilz ayent cause de dire : « Nostre pere, qui nous a amenez en ce monde, a esté cause lo pour son mesfait de nous desfaire; mais nostre bon roy II crestien nous a de nouvel engendrez et nous est pere, nous ressuscitant en ensuivant les euvres de Dieu, qui ressuscite les mors, dont il est lieutenant ; de quoy i^, de plus en plus, sommes tenuz à lui de vivre et mourir loyaument et entièrement siens, et de mectre paine, se Dieu nous donne grâce, de faire amende des mesfoiz de nostre pere par bien faire, se nous povons. »
Quintement, il me semble que devez avoir congnoissance de ses serviteurs que n'avez point trouvez en fliulte, mais bons et loyaulx ; et s'ilz ont offices les y devez tenir. Et ceulx que adviserez soient pourveuz tellement que leur loyaulté soit exemple à tous autres de bien faire.
Geste oppinion que j'ay m cy ditte, en si notable audience, et que je tiens qui sera enregistrée comme a esté ordonné avecques les autres, je la
I. desplaisances et ennuictz — 2. maulx — 3. esquelz je me trouvoye — ■ 4. ne — 5. qu'il — 6. leur — 7. d'avoir — 8. mais — 9. vous — 10. de nous dcfîaire — 11. 1res — 12. sommes — 13. icy
vueil advouer en conscience devant Dieu, en loyaulté envers vous, monseigneur, en mon devoir envers le royaume, et en mon honneur devant tout le monde ; et, avecques ce, appelle en tesmoignaige tous ceulx qui l'ont ouye au jour du jugement devant Nostre Seigneur qui congnoistra ' en quel propos, entencion et courage sont dittes toutes oppinions. Et après ce, qu'ilz m'en soient tesmoings partout, quant temps et lieu sera, que je m'en acquicte comme il me semble que je doy faire, selon mon peu de savoir et ma puissance !
Le 10 octobre, dans la salle ouverte alors au peuple, le chancelier, tourné vers le roi, donna lecture de la sentence qui condamnait à la peine de mort Jean, duc d'Alençon, comme criminel de lèse-majesté, et déclarait tous ses biens confisqués \ Toutefois, par bon plaisir, le roi Charles décida de réserver l'exécution de ce jugement ; quant aux biens du condamné, en raison des services jadis rendus par le duc, et aussi à la requête du comte deRichemont, ils demeurèrent à sa femme et à ses enfants, sauf l'artillerie, les harnois des places de guerre : des immeubles, le roi confisqua seulement le duché d'Alençon.
Cette sentence, on l'estima très amère. Le duc d'Alençon, qui logeait en la ville, l'apprit après son dîner de la bouche de Yves de Scepeaux, le premier président. « Qjuelles nouvelles ? » demanda- t-il. — « Monseigneur, prenez votre patience en Dieu, et remerciez-le : vous êtes jugé à mort! » Jean se leva de table et, joignant les mains vers le ciel, il dit en soupirant : « Loué soit Dieu mon créateur de tout ! Et, puisque mourir en convient, j'aime autant tôt que tard, et