‹ Vie de Charles d'Orléans (1394-1465)Chapitre 555 sur 639 · LE LIVRE DE PENSÉE · texte numérisé non relu

LE LIVRE DE PENSÉE

Au retour de sa captivité d'Angleterre, Charles d'Orléans se trouvait avoir composé cette sorte d'autobiographie poétique que l'on a appelée assez justement le « livre de la Prison »

A la fin de ce livre, après la grande douleur qu'il avait ressentie de la mort de sa dame, le duc Charles s'était bien promis de ne plus aimer, de mettre en oubli « ballades, chansons et complaintes ». Mais pour un poète un pareil vœu est encore plus difficile à observer que pour un amant. Le duc d'Orléans s'était essayé peu après à composer des poésies nouvelles. Toute douleur humaine a son terme: Nonchaloir (nous dirions le temps) l'avait guéri. C'est dans une telle disposition d'esprit que Charles d'Orléans était rentré en France, oublieux de son serment (1440).

Nous avons suffisamment observé le duc d'Orléans dans ses occupations de chaque jour, suivi ses chevauchées politiques, noté ses goûts, pour savoir déjà que chaque circonstance de sa vie, qui y a prêté tant soit peu, est devenue le sujet d'un développement poétique ; que la matière de sa poésie fut tirée de celle de ses jours. Mais, dégagée de toutes

1. Charles d'Héricault. — G. Paris, Esquisse historique, p. 229

ces circonstances, c'est l'histoire de ses sentiments intimes qu'on voudrait esquisser ici, en y notant les changements que l'âge y apporta; et, puisque Charles d'Orléans a nommé son recueil de poésies le « livre de Pensée », dire ce qu'il ajouta au « livre de la Prison ».

C'est là une matière ténue et délicate : il importe donc de déterminer avec exactitude ce nouvel appoint des compositions du duc. Un manuscrit de ses poésies nous permettra de limiter d'abord nos recherches à la date de 1450

On ne s'étonnera pas que la partie de la vie du poète qui correspondit à sa plus grande activité politique ait été la moins féconde de sa production littéraire. Non pas que le talent du duc n'ait gagné en franchise et en vigueur depuis son retour en France ; il est incontestable que les jolies fadaises amoureuses sont moins nombreuses que dans la période qui précède : mais chevauchées, ambassades et besognes ne furent jamais favorables aux méditations.

Ses étranges compagnons furent alors Penser et Espoir ^ ; mais c'est surtout d'Espérance que le duc fit connaissance 3. Il se montrera plein de contradictions, comme il le fut en réalité au milieu du chemin de sa vie. Car, s'il se dit conversant avec Plaisir 4, Charles d'Orléans se représentera en même temps comme un vieillard :

Entre les amoureux fourrez, Non pas entre les decoppez, Suis, car le temps sens refroidy, Et le cueur de moy l'est aussy s.

1 . C'est la traduction latine que fit Antonio Astesano qui, résidant en France entre 1450 et 1453, P^i^ copie des « savoureuses et morales » poésies de son maître (ms. de Grenoble, 873). Ce manuscrit se termine au fol. 110 vo par la pièce : Comment voy je ses Anglais eshahis (1450). Il a été publié par Champollion-Figeac en 1844.

2. Poésies, p. 234. — 3. P. 237. — 4. P. 238-239. — 5. P. 240. Cf. p. 275,

Au jour de la Saint- Valentin de l'an 1444, il avait déclaré renoncer à l'amour'; il raillait les jeunes gens à la mode portant des manches déchiquetées et des souliers à la poulaine, excellents pour prendre froid aux pieds ; il les montrait chevauchant par les rues et faisant saillir le feu du sabot de leurs chevaux \ Charles se gardera bien d'agir ainsi ; il sait au surplus le danger d'aller à la promenade tandis que les dames vous regardent aux fenêtres :

Gardez le trait de la fenestre Amans, qui par les rues passez 3...

En Amour, il n'y a que martyre et folies ^ :

Quant je fus prins ou pavillon De ma dame, très gente et belle.

Je me brulay a la chandelle Ainsi que fait le papillon 5...

Et puis le duc avait alors bien d'autres occupations ^ :

Cueur endormy en pensée.

En transes moitié veillant, S'on lui va riens demandant Il responta lavolée...

Tout met en galimafrée, Lombart, Anglois, Alemant, François, Picard et Normant :

C'est une chose faée...

Sur les désillusions qui suivirent tant de projets, Charles avait composé une ballade faite de propositions contradictoires, dans laquelle il disait, avec certaine mélancolie, sa vie menée à bien et à mal par la Fortune 7, son temps perdu ^ Et vers ce moment aussi il s'est fait une philosophie de joueur ; car il sait bien maintenant que le hasard conduit les événements ^.

I. Poésies, 246. — 2. P. 260. — 3. P. 261. — 4. P. 264. — 5. P. 272. — 6. P. 266. — 7. P. 100. — 8. P. 99. — 9. P. 288. Cf. p. ICI.

Enfin Charles d'Orléans célébrera dans ses pays le printemps % le bel été % les fleurs odorantes 5. Il savait aussi plaisanter les demoiselles qui cachent leurs beaux visages ^.

Ainsi le duc Charles s'était montré alors inconstant et divers, tantôt ratiocinant comme un vieillard désabusé ^ et furetant parmi ses livres ^, tantôt plein d'espoir et plaisantant comme un jeune homme'. Nous observerons surtout cette tendance, de plus en plus marquée, à peindre ses propres sentiments, à devenir le juge de soi-même. Ils datent de cette époque ces vers précieux et charmants^ :

Dedans mon livre de pensée J'ay trouvé escripvant mon cueur La vraye histoire de douleur, De lermes toute enluminée...

Mais il est temps d'en venir à cette période de repos où Charles d'Orléans se montra assagi par les événements et par l'âge. Elle marque un développement nouveau dans sa pensée ; il se laisse voir jusque dans la forme même des pièces qu'écrivit alors le plus volontiers le duc d'Orléans.

Il nous faut pour cela reprendre l'étude des poésies au point où les a laissées le traducteur italien ; la suivre dans le propre manuscrit des poésies du duc (ms. fr. 25458) d'où dérivent toutes les autres sources ^.

Charles d'Orléans, qui avait maintenant dépassé la cinquantaine, entrait en son automne; non pas un automne mélancolique, mais celui des beaux fruits mûrs et sucrés de sa paresse.

I. Poésies, p. 423. — 2. P. 422. — 3. P. 283. — 4. P. 239. — 5. P. 283. — 6. P. 161, 162, 163, 282. — 7. P. 238-239. — 8. P. 282.

9, C'est ce que prouvent les variantes et la disposition des pièces dans le ms. de Carpentras 375 et le ms. fr. 1 104. — La petite lettre / [fait ?], commune aux trois manuscrits, indique un récolement des pièces fait sur cette source. Sur la chronologie voir ce qui a été dit des fêtes de la Saint Valentin et de mai.

Dans la comparaison que l'on faisait alors entre la vie humaine et celle de la plante, cet âge-là était celui de la maturité ; on estimait qu'à ce terme seulement la raison, les mœurs et l'intelligence arrivaient à leur perfection. Mais laissons parler là-dessus une femme savante de ce temps : « Or sont faillies les impétueuses chaleurs que jeunesse procure et les superflues voluptés qui empêchent la liberté des sens. Comme les mœurs de cet homme sont changées!... Quelle difl'érence il trouve en son cœur entre son afi'ection et ses désirs passés et ceux qu'il a maintenant ! Comme il voit clair aux choses troubles ' ! »

C'est cet âge de maturité qu'il nous faut connaître chez Charles d'Orléans.

Les pièces courtes (rondeaux ou chansons) seront alors les plus nombreuses ; moins volontiers le duc écrira des ballades : ce qui s'accommodait assez avec sa nonchalance naturelle ^

Il faut faire efibrt pour bien forger une ballade, trouver la suite uniforme des rimes, amener le retour mflexible du refrain et justifier l'envoi au prince 5. Un joli refrain fait tout le charme facile des petits couplets du rondeau. C'était jadis une courte chanson, destinée à accompagner la ronde, c'est-à-dire la danse populaire, et qui continua d'être chantée dans les œuvres dramatiques du xiv^ siècle ^. Avec Eustache Deschamps et Christine de Pisan ces pièces passèrent dans le domaine de la poésie, prirent des formes multiples et assez compliquées. Mais Charles d'Orléans composera surtout des rondeaux simples et des bergerettes, une sorte de rondeau

1. Christine de Pisan. Le livre des fai^ et bonnes meurs du sage roy Charles, éd. Buchon, p. 218. (J'ai rajeuni le texte).

3. Charles d'Orléans négligera souvent d'ailleurs cette dernière règle.

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