Poésies, p. 206. - 6. P. 234. — 7. P
Monstrez les moy ces povres yeulx, Tous batuz et deffigurez :
Certez, ilz sont fort empirez Depuis hier, qu'ilz valloient mieux.
Ne se congnoissent ilz pas tieulx ?
Mal se sont au matin mirez :
Monstrez les moy ces povres yeulx, Tous batuz et deffigurez !
Ont ils pleuré devant leurs Dieux, Comme de leur grâce inspirez.
Ou, s'ils ont maints travaulx tirez, Priveement en aulcuns lieux ?
Et, bien que logé en l'hôtellerie de Pensée et chevauchant en la forêt de Longue attente, Charles n'était pas fermé au monde extérieur. Il observait les petits merciers \ trouvait l'été gentil et plaisant ^ savait décrire les bonnes chères de la maison de Savonnières^ S'il fait le philosophe, ce sera pour raisonner de la Fortune et du hasard :
Les en voulez vous garder Ces rivières de courir. Et grues prendre et tenir Quant hault les veez voler ?
Laissez le temps tel passer Que Fortune veult souffrir.
Et les choses avenir Que l'on ne scet destourber 4.
Là-dessus Charles avait composé une bonne chanson s :
Puis ça, puis la, Et sus, et jus.
De plus en plus Tout vient et va.
Tous on verra, Grans et menus.
Puis ça, puis la.
Et sus, et jus.
I. Poésies, p. 229-230.— 2. P. 231. — 3. P. 236. — 4. P. 247. — 5. P. 235.
Ce fut donc le moment de la plus abondante production du poète. On avait déjà dû écrire dans la marge supérieure de son manuscrit ses nouvelles compositions : or, nous savons qu'en 1456, Bertrand Richard ajoutait des cahiers de vélin à son « livre de ballades »
Et puisqu'alors la poésie devient la plus grande distraction du duc d'Orléans, il faut que tous ceux de son entourage sacrifient à la manie du prince. C'est pourquoi le nombre de ses collaborateurs ira toujours grandissant. On doit, pour lui plaire, composer quelques vers sur les thèmes précieux qui le ravissent. De là un nouveau caractère du recueil des poésies du duc, qui deviendra surtout collectif.
Mais plus on avance dans cet album poétique, plus les pièces de Charles gagnent en vigueur et en beauté : il semble que la plupart de ces rimeurs ne s'y rencontrent que pour faire valoir le talent du maître de la maison. Les idées deviennent plus graves et la fuite du temps demeure l'objet fréquent de ses méditations ^ :
Prince, je dis que c'est peu de richesse De ce monde, ne de tout son plaisir.
La mort départ ce qu'on tient a largesse : Las ! fauldra-t-il son soudart devenir ?
Charles concluait avec mélancolie :
Le temps passe comme le vent, Il n'est si beau jeu qui ne cesse :
En tout fault avoir finement Sans grant espargne de liesse 3.
Le poète parlait à son cœur un langage inconnu jusqu'alors 4;