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Passer fault nostre temps en paix, Veu que sommes au renc des vieulx...
Se nous povoions par souhaiz Rasjeunir, ainsi m'aide Dieux, Feux Gregoys ferions en mains lieux :
Mais les plus grans coups en son faiz ' !
Charles se disait dans les derniers jours de sa vie l'écolier de Mélancolie, battu des verges comme l'étaient, aux écoles de son temps, les enfants qui épelaient leurs lettres avec un brin de paille ; il lui apparaissait que sa vie était manquée ^ :
Escolier de merancolie, A l'estude je suis venu, Lectres de mondaine clergie Espelant, atout ung festu.
Et moult m'y trouve esperdu.
Lire, n'escripre ne sçay mye.
Des verges de Soussy batu, Es derreniers jours de ma vie
Pieça, en jeunesse fleurie.
Quant de vif entendement fu.
J'eusse apris en heure et demye Plus qu'a présent : tant ay vesqu Que d'engin je me sens vaincu, i On me deust bien, sans flaterie,
Chastier, despouillé tout nu.
Es derreniers jours de ma vie...
Se j'ay mon temps mal despendu.
Fait l'ay, par conseil de Folie :
Je m'en sens, et m'en suis sentu.
Es derreniers jours de ma vie !
Il se représentait encore tenant son conseil en la « chambre de sa Pensée » \ Et il concluait : il n'est chose qu'il faille esti-
1. Poésies, p. 378-379. — 2. P. 117. — 3. P. 118. Cf. p. 376.
mer plus que la paix ; laissons dormir le travail : ce monde n'a guère de durée
Vers ce temps-là le poète écrivit, sur un thème dont il avait déjà usé 2, une ballade de propositions contradictoires 3 •
Je ii'ay plus soif, tarie est la fontaine, Bien eschauffé sans le feu amoureux...
Vieillesse fait me jouer a telz jeux, Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx. A la faille j'ay joué ceste année, Ne bien ne mal, d'aventure menée.
Et quand vint la Saint-Martin (terme où les avocats commençaient à plaider), son cœur assignait Vieillesse devant Raison 4.
A la Saint-Valentin de 1458, Charles ne demandait plus que c( bon vin et bonne viande » ^ : Mélancolie le gouvernait toujours^. Les plaintes sur sa vieillesse se multiplient alors. Il songeait à sa fin prochaine ; il espérait d'être sauvée :
Une povre ame tourmentée
Ou Purgatoire de Soussy
Est en mon corps. Qu'il soit ainsi !
11 y pert et nuyt et journée ;
Piteusement est detirée,
Sans point cesser, puis la, puis cy.
Mon cueur en a peine portée
Tant qu'il en est presque transy ;
Mais espérance j'ay aussi
Qu'au derrenier sera sauvée !
Charles regardait avec tendresse son vieux chien « Briquet » ^ Mais ce qu'il craignait surtout, c'était la solitude qui le rendait « comme chose endormye » ; il a besoin autour de lui de bons compagnons rieurs, parlant et chantant 9. Il se dira encore'" :
I. Poésies^ p. 118-119. — 2. P. 100. — 3. P. 1 19-120. — 4. P. 121-122. — 5. P. 382. — 6. P. 383, 392. — 7. P. 381. — 8. P. 399. — 9. P. 400. — 10. P. 401.
Escollier de Mereiicolye, Des verges de Soussy batu, Je suis a l'estude tenu Es derreiiiers jours de ma vie.
Se j'ay ennuy, n'en doubtez mye, Quant me sens vieillart devenu !
Pitié convient que pour moy prie, Qui me treuve tout esperdu.
Mon temps je pers, et ay perdu, Comme rassoté en folie, Escollier de Merencolye !
Le poète se représentera encore tout enroué et mauvais chanteur ^ Mais surtout contre la vieillesse ^ il fera entendre ses plaintes. Qjuant au tableau que Charles d'Orléans donnera de sa décrépitude, il est tracé sans faiblesse :
Et de cela, quoy ?
. En ce temps nouveau (Soit ou laid ou beau Il m'en chault bien poy) Je demourray quoy En ma vieille peau 3 !
Charles d'Orléans s'y peindra comme un vieillard au menton blanchi, sourd, aveugle et goutteux ^ :
Asourdy de Nonchaloir, Aveuglé de Desplaisance, Pris de goûte de Grevance, Ne scay a quoy puis valoir 5,
Il résumera ainsi l'ensemble de ses infirmités : Je deviens vieil, sourt et lourt 6.
Mais pour cela il n'oubliera pas de maudire les « menteurs » ; ces Lombards qui lui donnèrent tant de soucis pendant les
1. Poésies, p. 404. — 2. P. 412, 413, 414, 420. — 3. P. 284. — 4. P. 328. — 5. P. 412. — 6. P. 415.
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dernières années de sa vie', à l'aube du règne d'un prince si accessible aux soupçons. Que les montagnes de Savoie se couvrent de neige pour ne pas leur laisser le chemin libre !
Tel fut, par rapport au duc d'Orléans, le « livre de Pensée » où, avec tant de complaisance, il nous fit confidents de ses sentiments et de ses goûts. Puisque cette autobiographie poétique s'éclaire aujourd'hui d'une meilleure connaissance de sa vie, on jugera si nous sommes en droit d'en user pour connaître en retour sa vie intérieure. Il nous apparaît alors que, selon la parole humaine et chrétienne qu'il prononça devant le roi Charles, au procès de son gendre d'Alençon, Charles d'Orléans fut véritablement cet « homme de chair et d'os », très humain, sans héroïsme, et non pas cet irréel et falot personnage, cet « enfant » hors de saison qu'on nous a présenté jusqu'à ce jour.
Charles d'Orléans a partagé sur cette terre les angoisses et les joies communes à tous les hommes; il ne s'est ni exalté ni raidi. De ses amusements et de ses tristesses, il a composé de petites chansons. Sa vie, de son printemps à son hiver, fut la matière intime de ses poésies ; il en a orné ses jours nombreux. Le poète en tissa la trame de son œuvre sincère et artificielle. Etre poète n'est-ce pas faire œuvre de mensonge et, de ce mensonge, éveiller la vérité profonde qui, par delà l'intelligence, demeure mystérieusement au cœur de l'homme ? Et, comme il était bon fils de France, Charles d'Orléans fit cette œuvre modérée, claire, indulgente, sans prétention, sans même y prendre garde ; il la poursuivit, attendrie et narquoise, jusqu'au seuil de la mort.