‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 9 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SS

derrière eux, Charles se sentait plus près de la paisible retraite à laquelle il aspirait. « Dieu soit loué! » s’écria-t-il; a plus de visites de cérémonie désormais, plus de réceptions! » On marchait dans la direction du sud, mais, comme on longeait la chaîne de montagnes qui traverse le centre de la péninsule, de l’est à l’ouest, l’air trop vif glaça l’empereur, que sa constitution délicate rendait très sensible au froid. Les cheminées étant inconnues dans ce pays , il dût se servir de son poêle portatif. Partout, sur son passage, ses anciens sujets lui donnaient toute espèce de preuves d’attachement; ils déblayaient les chemins, qui devenaient de plus en plus mauvais, à mesure que l’on s’éloignait des grandes routes du royaume ; ils connaissaient les goûts de leur souverain et garnissaient sa table de truites, d’anguilles et d’autres poissons, qu'il aimait passionnément.

Le 12 septembre, Charles atteignit Tornavacas, petite ville située près des frontières septentrionales de l’Estramadure et séparée par une haute montagne de la vega ou vallée de Plasencia, au bord de laquelle s’élevait le monastère, terme du pèlerinage. Il y avait deux moyens d’arriver à cette vallée; l’un était de franchir la sierra , ce qui pouvait être fait en quelques heures; mais il fallait prendre un sentier rude et escarpé, dont se servaient les paysans du voisinage. On pouvait aussi suivre le Xerte dans ses détours jusqu'à Plasencia, où la route traversait une plaine douce et unie, qui s’étendait presque jusqu’aux portes de Yuste; mais le voyage devait durer quatre jours de plus, et Charles, fatigué, le trouvant déjà trop long, résolut, avec son énergie habituelle, de braver les dangers de la montagne.

Le lendemain matin, de bonne heure, les voyageurs commencèrent leur ascension, qui était tout aussi périlleuse

2i VIE DE CHAHLES-QUINT A YUSTE.

qu’ils se l’étaient imaginé; ils furent heureusement aidés par des gens du pays, qui connaissaient bien la roule. Une bande de hardis paysans, munis de pics, de pelles et d’autres instruments, leur frayaient le passage. Les torrents qui avaient profondément creusé les flancs des montagnes, avaient jeté çà et là des troncs d’arbres et d’énormes quartiers de roche, qu’il semblait impossible d’écarter. Le sentier étroit, tracé au bord d’effrayants précipices, était peu sûr, et le moindre faux pas pouvait entraîner la mort. L’entreprise déjà dangereuse pour l’homme seul, à pied, sans bagages, était rendue plus difficile par la présence de l’empereur. Les paysans chargèrent sur leurs épaules la litière de Charles et s’avancèrent, se relayant de temps à autre, tandis que le fidèle Quixada, marchant à côté de son maître, donnait ses ordres. Les rudes montagnards durent, dans certains endroits, porter leur ancien souverain dans un fauteuil et même à bras.

A la fin, après quelques heures de fatigues excessives, on arriva au haut de la montagne; en sortant des sombres défilés du Puerto Nuevo, appelé depuis « le passage de l’empereur, » Charles s’écria : « c’est mon dernier voyage avant la mort! »

La descente fut comparativement facile, et bientôt Charles aperçut avec joie la belle vega couverte d’un riant tapis de verdure que l’automne n’avait pas encore flétrie; de loin en loin, un hameau rompait la monotonie de la vaste plaine, bordée à l’ouest par l’élégante ville de Plasencia. On voyait vaguement à l’horizon poindre les murailles grises du couvent de Yuste, à demi caché entre les massifs de châtaigniers qui s’élevaient au bord de la sierra.

La maison que Charles-Quiut s’était fait bâtir n’étant pas

Page 1