‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 18 sur 63 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

tristes, ne recevant la lumière du jour qu’à demi interceptée par les portiques qui garnissaient les deux côtés de la maison; mais celles qui étaient exposées au midi étaient échauffées par le soleil et donnaient vue sur le jardin. Des vignes escaladaient les murailles et y étalaient leurs grappes dorées ; la brise répandait dans les airs le doux parfum des orangers. De ces fenêtres, l’empereur avait une magnifique perspective; il voyait se dresser au loin les hautes cimes de la sierra, couronnées de sombres forêts de chênes et de châtaigniers; en baissant les yeux, il contemplait la belle plaine qui s’étendait à plusieurs lieues de là, comme un océan de verdure, avec ses couleurs riantes, contrastant avec le caractère sauvage du site. Charles, qui aimait le beau dans la nature autant que dans l’art, aimait à regarder ce paysage, et souvent, dans l’après-midi, il venait s’asseoir dans la galerie à l’ouest, éclairée par les rayons du soleil couchant qui disparaissait majestueusement derrière les montagnes.

L’empereur, comme nous l’avons vu, était frileux; il voyageait avec un poêle portatif et faisait construire des cheminées dans toutes les maisons où il restait pendant quelque temps. On peut être sûr qu’il ne négligea pas ces précautions dans un endroit tel que Yuste, où l’humidité de l’air rendait les poêles aussi utiles que dans les pays froids , bien que les habitants n’en fissent guère usage. Charles fit placer des foyers dans toutes les chambres; il avait réellement, on pouvait le dire, la nature de la salamandre, et ses appartements étaient d’ordinaire une véritable fournaise, où ses serviteurs n’entraient pas volontiers. Malgré cela, et quoiqu’il fût toujours couvert de fourrures et d’édredon, il se plaignait souvent, surtout quand la goutte le tourmentait, d’être glacé jusqu’aux os.

Les meubles et les objets qui ornaient la maison du monarque n’étaient pas tout à fait, paraît-il, en harmonie avec la simplicité du bâtiment. Cependant l’historien de -l’empereur, Sandoval, assure que « les appartements étaient si mesquinement meublés qu’on eût dit que l’ennemi les avait dévastés et non qu’un grand prince y résidait. Les murs, et seulement encore dans la chambre impériale, n’étaient tendus que de drap noir, comme pour un deuil. Charles-Quint n’avait qu’un seul fauteuil ou plutôt une chaise, si vieille et si usée qu’on n’en eût pas donné quatre réaux; enfin sa garde-robe était tout aussi modeste : elle ne se composait que d’un costume en mauvais drap noir. » Vera y Figueroa, Valparayso, Strada et d’autres écrivains respectables, reproduisent ce thème avec plus ou moins de variantes. On peut bien croire que Charles ne fût pas somptueusement vêtu , car , dans les dernières années de sa vie, il avait singulièrement négligé sa toilette; « quand il passait dans une ville, » dit un contemporain, « au milieu d’une brillante escorte de courtisans et de cavaliers, on le reconnaissait facilement â la simplicité de sa mise. » Vers la fin de son règne, il s’habillait tout de noir. Roger Ascharn, qui fut reçu en audience particulière par l’empereur , cinq ans environ avant son abdication , dit « qu’il portait ce jour-là une robe de taffetas noir et ressemblait quelque peu au curé d’Epurstone. » Son avarice , sous ce rapport, venait en aide à ses inclinations. On raconte qu’un jour, surpris par un orage aux environs de Naumbourg, Charles-Quint ôta son bonnet de velours neuf et resta la tête découverte, en attendant qu’on lui en eût cherché un vieux à la ville. L’anecdote est rapportée par un des officiers présents, qui s’écrie à ce sujet : a Malheureux empereur, qui engloutit des tonnes d’or dans ses guerres et s’expose

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