CHAPITRE II
tête nue à la pluie, pour épargner un bonnet de velours! » La réflexion est naturelle, mais ne l’est pas plus que l’inconséquence qui la provoquait.
Ce qui peut faire supposer que Charles ne dédaignait pas absolument la toilette à Yusle, c’est que sa garde-robe ne renfermait pas moins de seize robes de soie et de velours, doublées d'hermine, d’édredon ou du tissu produit par la molle toison de la chèvre de Barbarie. Quant à son mobilier, pour comprendre combien il faut se défier des bruits mis légèrement en circulation à ce sujet, il suffit de jeter un coup d’œil sur l’inventaire dressé par Quixada et Gaztelu, peu de temps après la mort de leur maître. Nous y voyons figurer, entre autres objets, des tapis de Turquie et d’Alcaraz, des dais de velours et d’autres étoffes, des tentures de fin drap noir, couleur qu’il avait choisie pour sa chambre à coucher, depuis la mort de sa mère; les autres chambres étaient garnies de vingt-cinq tentures, fabriquées dans les Flandres, avec de riches broderies représentant des animaux et des paysages. Au lieu du misérable siège dont il est question, l’inventaire mentionne, outre un grand nombre de sofas et de chaises en noyer sculpté, une demi-douzaine de fauteuils couverts de velours noir, et deux autres, d’un travail plus exquis, spécialement réservés à l’empereur ; l’un était garni de six coussins et d’un marche-pied pour qu’il y pût reposer à l’aise ses membres endoloris; il se faisait porter doucement dans l’autre, qui était bien rembourré et h bras, sur la terrasse où il voulait souvent prendre ses repas, quand le temps était beau. Sa chambre à coucher avait également été meublée avec soin et l’on n’y avait rien oublié de ce qui pouvait contribuer au bien-être de Charles; outre deux lits, de dimensions différentes , l’inventaire cite autant
de traversins, de coussins, de couvertures et de draps de lit que pourrait en désirer l’hôtelier le plus ambitieux.
L’empereur ne manquait pas non plus d’argenterie, bien qu’à en croire les auteurs cités plus haut, il n’en possédât que trois ou quatre pièces, des plus communes. Son oratoire renfermait un nombre considérable d’objets, la plupart en argent doré; sa vaisselle était également en argent, ainsi que les pots, les bassins, les vases jusqu’au plus grossier, nécessaires pour la toilette ou placés dans sa chambre à coucher. Les flacons de sa pharmacie étaient de ce métal précieux, de même que la plupart des ustensiles de cuisine. Certains objets étaient d’or pur; d’autres se faisaient particulièrement remarquer par leur travail, et comme, à celte époque, l’art de la ciselure avait été porté à un haut degré de perfection, on ne peut douter que quelques-uns des plus beaux spécimens ne fussent venus dans la possession de l’empereur. On estime que l’argenterie tout entière pesait de douze à treize mille onces.
L’inventaire ne mentionne pas beaucoup de joyaux ; Charles laissa des babioles, sans valeur dans un couvent, à ceux qui avaient encore un rôle à jouer sur la scène du monde. Il avait toutefois apporté avec lui un grand nombre de cassettes richement garnies, en or, en argent et en émail, renfermant différents objets qui avaient encore du prix à ses yeux; il y avait, entre autres, plusieurs colliers et insignes de l’ordre bourguignon de la Toison d’or, dont le roi d’Espagne était devenu le chef. Mais la plupart de ces coffrets précieux étaient remplis de reliques ou d'amulettes ; parmi les premièresse trouvait un morceau de la vraie croix, qui passa par la suite, comme un legs inestimable, à Philippe, ainsi qu’un crucifix que sa mère, l’impératrice Isabelle,