CHAPITRE II
pour l’emporter à Yuste, parait, avec son épouse Isabelle, au milieu de la foule des élus, soutenu par des anges et dans l’altitude de l’adoration. Cette magnifique toile qui, après la mort du monarque, suivit ses restes à PEscurial, ornait, d’après la tradition, le maître-autel de l’église de Yuste; par ses dimensions, en effet, elle convenait mieux à une église qu’à un salon. Charles pouvait, d'ailleurs, la voir facilement de sa fenêtre à cette place, et de son lit, le monarque malade contemplait les traits de la personne qu’il avait le plus aimée sur cette terre.
Il y avait à Yuste d’autres portraits peints par différents artistes, dont le principal était un certain « maître Michel, » personnage sur l’identité duquel les historiens ont éprouvé certains doutes. Celui-ci recherchait de préférence des sujets d’un caractère religieux, relatifs à la vie de Jésus-Christ. La collection tout entière était bien choisie pour le grand prince qui s’était réfugié, loin du tumulte du monde, dans une vie de méditation pieuse; entouré des images de ceux dont la vue évoquait dans son esprit les plus tendres souvenirs, le monarque dévot sentait encore son cœur ému au spectacle des malheurs et des souffrances de son Sauveur.
Charles n’avait apporté qu’un très petit nombre de livres dans sa retraite. Il n’avait jamais eu le goût de la lecture; d’ailleurs les affaires du gouvernement lui avaient jusque-là laissé peu de loisirs. Ce fut un malheur pour lui que de n’avoir pas puisé dans les études de sa jeunesse cette passion, qui nous procure les plus douces jouissances dans la prospérité, et les meilleures consolations à l’heure de l’adversité. Il avait eu pour précepteur, il est vrai, le savant Adrien d’Utrecht; mais le ministre flamand, Chièvres, qui exerçait l’autorité, était d’avis que les lettres ne convenaient
qu’aux gens de robe et qu’un prince ne pouvait mieux employer son temps qu’à des exercices virils et chevaleresques. La bibliothèque impériale ne comprenait pas plus de trente et un volumes, la plupart d’un caractère religieux, tels que des psautiers, des missels, des bréviaires, des commentaires sur les Écritures et les Méditations de saint Augustin. Il y avait trois copies, en trois langues différentes, des Consolations de Boëce, ouvrage autrefois si populaire. Parmi les traités scientifiques, très peu nombreux, se trouvait l’Almageste de Ptolémée, qui renfermait tout ce que l’on savait ou croyait savoir d’astronomie, à cette époque.
On aurait cru que l’histoire au moins aurait trouvé grâce aux yeux de l'empereur, mais, tout occupé de réunir des matériaux pour ceux qui devaient l’écrire , il n’avait pas le temps de la lire. Il possédait un fragment de la Cronica de Espana de Florian de Ocampo, ouvrage inachevé, dont l’auteur, remontant au déluge , selon l’habitude des chroniqueurs espagnols de ces jours, avait été surpris par la mort, avant detre sorti du labyrinthe des siècles éloignés. Charles avait aussi une copie des Commentaires de César, traduits en italien, car il ne connaissait que très imparfaitement le latin; il s’intéressa davantage aux Commentaires de son ami, le grand -commandeur d’Avila, qui retraçait les guerres d’Allemagne où l’empereur avait joué le principal rôle.
Mais le livre qui plaisait le plus au monarque était un poème français, « le Chevalier délibéré, » qui jouissait d’un grand succès alors. Ce poème avait principalement pour but de chanter les gloires de la maison de Bourgogne et surtout les hauts faits de l’extravagant Charles le Téméraire. L’empereur, qui en faisait ses délices et, sans doute, voyait avec plaisir rappeler les exploits de ses ancêtres, s’était autrefois