CHAPITRE II
amusé, dans ses heures de loisir, à le traduire en espagnol ; il chargea plus tard son chambellan , Guillaume Van Male, de revoir et de corriger cette traduction, qui fut communiquée à un poète de cour, nommé Acuna, lequel la mit par la suite en vers castillans.
Ce Van Male, qui rendait à son maître, comme on le voit, les mêmes services que Voltaire rendait à Frédéric le Grand, qui l’employait, ainsi qu’il le disait lui-même, à laver son linge sale, était un personnage trop important dans la maison de l’empereur, pour que nous le passions sous silence. II était né dans les Flandres, d’une famille ancienne mais déchue; il suivit de bonne heure les guerres et prit du service sous le duc d’Albe. Mais le métier des armes ne convenait pas à ses goûts studieux et paisibles; aussi, au retour de la paix, il quitta l’armée avec l’intention d’entrer dans les ordres. F.e pauvre gentilhomme manquait cependant de protection pour faire fortune dans l’Église, et, le comprenant, il accepta avec empressement la position de chambellan qui lui fut offerte dans la maison impériale, par l’entremise du ministre De Praedt.
Par ses nouvelles fonctions, Van Male se trouva naturellement mis en relations intimes avec l’empereur et, grâce â ses talents variés, il put rendre à celui-ci d’autres services que ceux d’un chambellan ordinaire. Lorsque la goutte, paralysant les doigts de Charles, l’empêchait de tenir la plume, Van Male était son secrétaire et quelquefois écrivait ses dépêches. Si le monarque, tourmenté par des soucis ou par ses maux, ne parvenait pas à s’endormir, son fidèle serviteur lui faisait la lecture pour le distraire, et il passa de cette manière bien de longues heures, souvent même une grande partie de la nuit, auprès du lit de son maître. C’est
VIE DE CHARLES-OUINT A YLSTE.
dans les moments où il lui était permis de respirer, au milieu de ses nombreuses occupations, que le pauvre gentilhomme écrivait à son ami, le ministre De Praedt, ces lettres récemment publiées, qui jettent tant de jour sur le caractère et sur la vie privée de Charles-Quint. L’honnêteté, l’intégrité et les manières aimables de Van Male lui gagnèrent l’affection de l’empereur, qui parait lui avoir témoigné plus de confiance qu’à tout autre de ses serviteurs, Quixada excepté; néanmoins Charles se montra fort avare de ses faveurs envers son chambellan, auquel il avait de grandes obligations. Lorsque celui-ci lui annonça son prochain mariage, il approuva gracieusement ce projet et lui donna quelques sages conseils à ce sujet; le bon Van Male sentit son cœur déborder de joie, en recevant cette marque de condescendance , qu’il n’oublie pas de signaler dans sa correspondance avec De Praedt. Mais l’empereur n’avait que ces conseils à lui donner. Enfin le jour vint où il put se montrer généreux envers le chambellan, sans qu’il lui en coûtât rien.
Charles-Quint se proposa de remettre à Van Male le manuscrit renfermant sa traduction en espagnol du « Chevalier délibéré. » Le poème devait être imprimé à un très grand nombre d’exemplaires, aux frais de ce gentilhomme, qui devait être largement indemnisé par la. vente de l’édition. « U n’y gagnera pas moins de cinq cents couronnes d’or, » s’écria un mauvais plaisant, l’historien Avila. « Et Guillaume les mérite bien, » répondit l’empereur, « car il a beaucoup sué sur cet ouvrage. » Mais l’homme à qui ces royales largesses étaient faites, jugeait les choses tout autrement; rien ne lui semblait certain que les frais de l’entreprise, d’autant plus que Charles refusait positivement de lui concilier la