CHAPITRE II
faveur du public , en déclarant la part qu’il avait prise à ce travail. En vain le pauvre chambellan fit des représentations à son maître; celui-ci n’était pas homme à se laisser détourner de ses généreux projets, et, dans cette même année 1555, le poème fut imprimé à deux mille exemplaires chez Jean Steeltz, à Anvers. On ne dit pas si le résultat justifia les sinistres prédictions de l’éditeur. Van Male était un des Flamands qui suivirent l’empereur à Yuste; il ne survécut à celui-ci que deux ans et, comme il ne paraît pas que ses affaires fussent dans une situation très brillante, à sa mort, il n’y a pas de raisons de supposer que le manuscrit du « Caballero Determinado » devint une mine d’or pour lui. Charles avait apporté à Yuste deux copies, l’une en français, l’autre en castillan, de ce poème, qu’il regardait probablement avec des yeux plus complaisants que son chambellan ; ces manuscrits, ornés de dessins coloriés, étaient richement reliés en velours cramoisi , avec des agrafes et des coins en argent, comme plusieurs autres livres de la bibliothèque.
La suite de Charles-Quint se composait d’environ cinquante personnes; plus d’un simple gentilhomme en avait une aussi nombreuse, mais les titres portés par certains olïïciers de la maison impériale prouvent quelle était montée avec pompe. Il y avait un majordome, un aumônier, un médecin, un pharmacien, un secrétaire, quatre gentilshommes de la chambre, un maître de la garde-robe et d’autres employés supérieurs; il y avait également des cuisiniers, des confiseurs, des fruitiers, des boulangers, des brasseurs, des gardes-chasse et des serviteurs subalternes. Charles, comme nous l’avons vu, n’avait pas réussi à garder auprès de lui quelques-uns des Flamands les plus distingués; l’attachement qu’ils lui avaient voué n’était pas assez fort pour les
décider à renoncer au inonde et à s’enterrer avec lui dans les solitudes de Yuste. Aussi, à l’exception d'un petit nombre d’hommes instruits et de haute naissance, qui occupaient les positions supérieures, il n’était servi que par des gens dépourvus d’instruction et incapables de remplir des fonctions d’une nature élevée; un de ses chambellans même, comme noqs l’apprend le testament de l’empereur, ne savait ni lire ni écrire.
Celte suite était logée en différents endroits. Quixada, Gaztelu, Moron, maître de la garde-robe, et quelques-uns des principaux officiers, habitaient le village voisin de Cuacos, à une demi-lieue du couvent, « pire séjour même que Yuste, » comme le secrétaire l’écrit avec douleur. La plupart des serviteurs trouvèrent un logement dans une partie des nouveaux cloîtres, qui fut soigneusement séparée du reste du monastère, tandis qu’on lui ouvrait des communications faciles avec le « palais. » Ainsi la maison de l’empereur, pour emprunter le langage de Mignet, était complète en elle-même, lui fournissant non seulement tout ce qui concernait le service, mais encore tout ce qui était nécessaire pour son usage, depuis le pain pour sa table jusqu’aux différents remèdes pour ses maladies, depuis le vin et la bière de sa cave jusqu’aux cierges de son oratoire.
Les traitements de ces employés variaient selon la nature de leurs services. Quixada, comme le chef de la maison, devait toucher annuellement les appointements fixés pour le marquis de Dénia, qui avait occupé la position de chambellan à la cour de la reine Jeanne ; on ne dit pas le chiffre. Le secrétaire Gaztelu et le médecin Mathys recevaient chacun sept cent cinquante florins par an. Moron avait quatre cents florins, comme maître de la garde-robe; le mécanicien Tor-