CHAPITRE
en observait les fêtes avec autant de zèle. La plus intéressante de toutes pour lui, par les grands événements qu’elle lui rappelait , était celle de Saint-Mathias. Le 24 février, consacré à cet apôtre, était une époque aussi importante dans la vie de Charles-Quint, que le 3 septembre, dans celle d’Olivier Cromwell. C’était le jour où il était venu au monde, où il avait remporté la brillante victoire de Pavie sur son rival, François I er , où il avait reçu des mains du pape, à Bologne, la couronne impériale, et enfin où était né son fils naturel, le fameux don Juan d’Autriche. Un aussi glorieux anniversaire ne pouvait passer inaperçu pour le monarque, qui avait toujours honoré particulièrement son patron , saint Mathias. Le pape avait accordé une indulgence à tous ceux qui se trouveraient , ce jour-là , dans le même lieu que l’empereur, vivant et même mort.
Charles continua de célébrer à Yuste la fête de Saint- Mathias, avec la même solennité, sinon avec la même pompe qu’au temps où il était assis sur le trône. Ce jour-là, il se rendit le matin dans la chapelle, richement vêtu et ayant au cou le magnifique collier de la Toison d’or; il était suivi de tous ses serviteurs en habits de gala. La grand’ messe chantée, le monarque approcha de l’autel et, s’agenouillant, remercia Dieu des bénédictions sans nombre dont il l’avait comblé, puis il déposa respectueusement son offrande, consistant en autant de pièces d’or qu’il avait vécu d’années. Ensuite un sermon fut prononcé par le père Villalva. Mais l’église ne se trouva pas assez grande pour renfermer la moitié des fidèles, accourus de quarante lieues à la ronde pour gagner les indulgences et voir le grand empereur qui avait échangé les vanités terrestres contre une vie de pénitences et de prières dans les solitudes de l’Estrama-
dure; ou érigea en pleine campagne, près de la porte du jardin, un autel où la messe fut dite, et, pendant que le père Yillalva prêchait dans le temple voisin, un autre prédicateur se faisait entendre du haut d’une chaire, élevée à l’ombre du fameux noyer qui couvre encore aujourd’hui de ses bras gigantesques la place où une foule immense s’assembla pour célébrer la Saint-Mathias.
Nous devons mentionner un autre anniversaire, intéressant parce qu’il se rattache à la vie claustrale de Charles- Quint ; c’était le 3 février, jour de son arrivée à Yuslc et fête de saint Biaise. Ce jour fut signalé par une cérémonie singulière. Comme l’empereur habitait déjà depuis près d’un an sa nouvelle demeure, le directeur des novices chargea Moron, le maître de la garde-robe, de lui demander s’il était content de son genre de vie et voulait faire profession, car, l’année écoulée, les règles de l’ordre lui interdisaient de quitter le couvent. L’hicronymite , comme le raconte le chroniqueur, ne s’attendait guère à voir faire celte demande au monarque, mais celui-ci, instruit par Moron, l’accueillit bien et, quoique souffrant en ce moment d’un accès de goutte, se prêta de bonne grâce à la plaisanterie; il répondit donc qu’il était très satisfait et que si les moines, de leur côté, étaient contents de lui , ils pouvaient dès ce moment le regarder comme un des leurs.
Charles s’informa ensuite du cérémonial prescrit en cette occasion. On commençait d’abord par examiner la descendance du candidat, pour s’assurer s’il était de sangre azul, de « sang bleu, » c’est à dire sans mélange de sang juif ou arabe; l’arbre généalogique de sa majesté rendait ici cette enquête inutile. Mais l'acte de profession était accompagné de certaines solennités , toujours indispensables ;
CIIAPITItE II.
l’empereur voulut qu’on n'en négligeât aucune. En conséquence, le 5 février, une grand’messe fut célébrée dans la chapelle, les frères formèrent une procession, chantèrent le Te Deum, et un sermon fut prononcé par le prédicateur favori dir monarque, qui développa celle pensée « qu’il y avait bien plus de gloire à se faire le serviteur du Christ, si humble et si obscure que pût paraître celte condition, qu’à être le maître du monde. » Au service religieux succéda une scène d’un caractère plus joyeux, comme il était d’usage à l’admission d’un membre nouveau dans la communauté. On avait dressé dans le réfectoire une table, somptueusement garnie aux frais de l’empereur, et chargée de gibier ainsi que d’autres comestibles friands, apportés des villages environnants. Les Flamands de Cuacos, avec leurs femmes, en habits de dimanches, étaient venus prendre leur part du festin avec les hiéronymiles, et, le banquet fini, ces derniers, qui depuis longtemps n’avaient plus franchi l’enceinte du monastère, purent sortir et errer, le reste de la journée, dans les forêts qui ombrageaient les flancs de la montagne.
Ce fut un beau jour pour les moines de Yusle, que celui où ils reçurent parmi eux le grand empereur. Il ne paraît pas qu’ils eussent le moindre doute sur la sincérité des vœux prononcés par celui-ci; ils le montrèrent du moins en ouvrant un nouveau registre, portant les noms des profès et, en tête, celui de Charles-Quint, écrit de sa propre main. « Que ce fût en manière de plaisanterie ou de passe-temps spirituel, de quelque façon qu’on prenne la chose, elle était ainsi, » dit le chroniqueur de l’ordre. Sous l’autographe royal se lisaient ces mots : « Dédié à l’éternelle mémoire de cet illustre et puissant monarque, afin que les futurs membres de cette maison se glorifient eu voyant leurs noms
inscrits sous celui de ce grand prince. » Ce précieux registre fut conservé avec un soin pieux par la communauté jusqu’au commencement de ce siècle, où, en 1809, le couvent de Yuste fut saccagé par les Français, qui en brûlèrent les archives avec tout ce qu’il renfermait dans scs murs.
Charles était assez affable envers les hiéronymiles; il les connaissait tous par leurs noms et s’entretenait quelquefois avec eux ; il leur témoignait même une certaine affection et un respect, incompréhensible pour ses serviteurs, surtout pour les Flamands , qui ne paraissaient pas aimer beaucoup les moines. Il fit un jour à ceux-ci une libéralité, qui lui attira des représentations de la part des visiteurs du couvent, lors de leur inspection annuelle. « L’ordre , » dirent-ils, « fournissait aux frères tout ce qui leur était nécessaire pour l’accomplissement de leurs devoirs. Les largesses de sa majesté ne serviraient qu’à les rendre négligents et paresseux, aimant à manger et à dormir; Dieuiveuille que le mal n’aille même pas plus loin ! » L’empereur reconnut la sagesse de ces observations et promit de se corriger à l’avenir de cette générosité intempestive.
Charlcs-Quint daigna un jour dîner avec les frères dans le réfectoire ; il fut servi à part et Van [Male remplit auprès de son maitre les fonctions d’écuyer tranchant. Mais le royal gourmand était depuis trop longtemps habitué aux mets savoureux qu’on lui préparait, pour pouvoir se plaire à la nourriture frugale des religieux; avant le milieu même du dîner, il se leva brusquement de table et se retira; toutefois, pour ne pas mortifier ses hôtes, il leur dit, en partant, de mettre de côté pour lui les plats dont il n'avait pas goûté, ajoutant « qu’il ne les tenait pas quittes. » Mais il ne partagea plus jamais leurs repas et ne leur rendit même pas leur