CHAPITRE PREMIER
dans son impatience, refusa d’attendre plus longtemps, mais il était à craindre qu’à son arrivée à Yuste, la maison ne fût pas prête à le recevoir.
Le 8 août 1556, l’empereur quitta Bruxelles, se dirigeant vers Flessingue , où une flotte de cinquante-six vaisseaux l’attendait pour le transporter avec sa suite en Espagne. Il était escorté d’un grand nombre de seigneurs flamands, dont quelques-uns devaient rester auprès de lui; on y voyait, entre autres, Florent de Montmorency, baron de Monligny, condamné plus tard par son souverain à une mort obscure et ignominieuse. Cbarles-Quint était également accompagné de ses sœurs, les reines-douairières de Hongrie et de Portugal ; la première et la plus jeune, Marie, avait récemment exercé les fonctions de régente dans leâ Pays-Bas , où son énergie avait mis, pendant quelques années, un frein à l’esprit libre et indépendant du peuple. Son caractère viril contrastait singulièrement avec celui de l’aimable et jadis belle, mais malheureuse épouse de François 1", Isabelle, unie, après la mort de ce monarque, au roi de Portugal, auquel elle avait également survécu. Marie était d’un an l’aînée de l’empereur, qui eut toujours pour elle une affection particulière, comme on le voit dans sa correspondance , où il l'appelle habituellement « ma meilleure sœur. # Ces princesses , qui avaient le plus grand respect pour leur frère, étaient comme lui fatiguées du monde et désiraient jouir, le restant de leurs jours, des douceurs de la vie privée ; elles auraient volontiers suivi Charles dans sa retraite, mais, cela n’étant pas possible, elles se proposaient de chercher dans la péninsule , pour s’y établir, un endroit à proximité de Yuste.
La suite de l’empereur s’était grossie d’une foule de serviteurs qui devaient rester auprès de lui. Charles avait formé
sa maison sur le modèle de la splendide cour de Bourgogne; elle ne comprenait pas moins de sept cent soixante -deux personnes; il en choisit cent cinquante pour le suivre en Espagne, mais n’en voulait garder à Yusle qu’un peu plus de cinquante ; de ce nombre étaient son majordome, son médecin, ses secrétaires, ses chambellans et d’autres fonctionnaires. L’empereur montrait ainsi que , s’il avait choisi un couvent pour s’y retirer, ce n’était pas pour y mener la vie d’un moine.
Philippe rejoignit son père à Gand ’. Celui-ci, l’embrassant tendrement, lui lit ses adieux et lui abandonna ce fardeau du gouvernement qu’il avait trouvé si lourd dans sa vieillesse. Ensuite il continua sa route, et, le 15 septembre, s’embarqua à bord de la Bcrtendona, vaisseau biscaïen de cinq cent soixante-cinq tonneaux, équipé tout exprès pour le porter. On avait préparé à Charles, sur le pont, deux grandes chambres et deux cabinets; cet appartement à huit fenêtres, donnant vue de tous côtés, était fait en bois artistement sculpté, et tapissé de drap vert. Le lit, ainsi que certains fauteuils pesants, était suspendu au plafond par des cordes , afin que l’empereur goutteux fût le moins possible incommodé par le mouvement du navire. On avait également préparé des logements, sur ce pont, à’ quelquesuns des personnages les plus distingués de la suite, et au dessous on avait laissé un grand espace pour la cuisine
1 C’est ce que dit Vandernesse, en opposition avec d’autres écrivains ; mais Vandemesse a plus d’autorité qu’eux. Il occupa une position importante dans la maison de l’empereur, et plus tard dans celle de Philippe. Son ouvrage, qui est un simple itinéraire, est resté manuscrit et l’on n’en trouve pas facilement des copies ; celle que nous possédons a été faite sur un manuscrit déposé à la bibliothèque impériale de Vienne.
CHAPITIIË PltkMIKH. 11
royale et le garde-manger, qui regorgeait de vivres. Les deux sœurs de Charles s’embarquèrent, avec leur suite, sur un vaisseau flamand.
La flotte avait levé l’ancre, le 13 septembre, mais des vents contraires la retinrent à Rammekens, où, dans la matinée du 17, l’empereur reçut une dernière visite de son fils, qui était resté à Gand. Dans l’après-midi du même jour, on mit à la voile.
Trente-neuf ans auparavant, le 7 septembre 1317, Charles- Quint s’éloignait de ces mêmes rivages, pour aller, en Espagne, recevoir le magnifique héritage de ses aïeuls, Ferdinand et Isabelle. Il était alors au printemps de la vie et voyait s’ouvrir devant lui la plus belle carrière que pût rêver une jeune imagination. Quelles réflexions différentes se pressaient dans son esprit, en ce moment où, malade de corps et abattu , il refaisait ce voyage ! Il avait poursuivi la gloire et, après l’avoir goûtée, s’était convaincu que tout était vanité; il revenait dans les lieux où il avait pris son élan , n’ayant plus d’autre souci que de trouver un coin de terre où il pût reposer ses membres fatigués et mourir en paix \
En traversant la Manche , la flotte fut de nouveau arrêtée par des vents contraires. A son passage devant Douvres, le grand-amiral d’Angleterre sortit du port avec cinq vaisseaux, pour rendre ses hommages au beau-père de sa souveraine; celui-ci le reçut à bord de la Bertendona et lui donna sa main à baiser. Près de file de Wight, une brise favorable se leva et souffla pendant quelques jours, de sorte que Charles put arriver en Espagne, sans de nouveaux retards. Grâce à la clémence du temps, il débarqua en bonne
* Nous devons à M. Gachard l’idée de ce contraste saisissaut.
VIE UE CHAKLES-ULiJtiT A YUSTE.
santé, à Laredo, le 28 septembre ; mais il avait à peine mis le pied sur le rivage, qu’une tempête, s’abattant sur la petite flotte, força le navire portant les deux reines de se réfugier dans le port voisin de Sanlander ; quelques vaisseaux marchands, qui se trouvaient sur les côtes, furent plus maltraités car l’un d’eux sombra, dit-on, avec son équipage. Ce désastre est raconté par les chroniqueurs du temps qui , donnant une teinte de merveilleux à leur récit, assurent que ce bâtiment était celui que montait l’empereur et qu’il s’abîma dans les flots, aussitôt que celui-ci fut débarqué; s’il en était ainsi, il serait bien plus étrange qu’il n’y eût aucune allusion à cette espèce de miracle dans les lettres, et nous en avons plusieurs, écrites de Laredo par les officiers de la maison impériale.
Nous ne voyons non plus mentionné nulle part un autre fait extraordinaire, rapporté par les historiens; ils disent que Charles, en débarquant, se prosterna par terre et s’écria : « O toi, commune mère des hommes, nu je suis sorti de ton sein et nu j’y retournerai. » Cet incident, quelque leçon morale qu’il renferme, n’a existé que dans l’imagination d'écrivains qui, vivant loin du théâtre des événements et ignorant ce qui s’y passait réellement, ont cherché à frapper l’esprit de leurs lecteurs, au moyen d’anecdotes singulières.
Charles-Quint , â son arrivée à Laredo, eut sa patience mise à l’épreuve par la mesquinerie des préparatifs faits pour sa réception. Une épidémie s’était déclarée pendant la traversée et avait emporté plusieurs hommes à bord de la flotte; d’autres étaient dangereusement atteints. Il n’y avait pas de médecins à Laredo, pas de logements pour les malades; à peine y en avait-il pour les autres. L’empereur