‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 36 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

de cavaliers, que Quixada se vit dans un grand embarras; c’était lui qui, en qualité d’intendant, recevait les visiteurs, et comme aucun ne passait la nuit à Yuste, il devait leur procurer des logements à Cuacos. « Je suis obligé, » écrivait-il, « d’héberger tous ceux qui viennent ici et de les servir. * t La nuit n’arrive jamais, » dit-il dans une autre lettre, « sans que je ne sente une fatigue intolérable , et il n’y a pas de jour où je ne sois sur pied, au moins une demi-douzaine d’heures, auprès de sa majesté, sans parler du temps que je passe à courir çà et là , pour remplir les devoirs de ma charge. » Lorsque la santé du monarque le permettait et qu’il était de bonne humeur, il recevait d’ordinaire gracieusement ses visiteurs; d’autres fois, il refusait de les voir, comme pour l’amiral d’Aragon, qui voulait le prier d’intervenir dans son procès contre le grand-maître de l’ordre de Montesa. L’empereur, dans ces occasions , les renvoyait à son majordome ou leur faisait dire de s’adresser à Bruxelles ou à Yalladolid; « s’il avait donné audience à tous, » s’écrie un chroniqueur hiéronymite, qui résidait en ce moment dans le monastère, « il eût converti Yuste en une véritable cour. »

Il y avait une classe de solliciteurs, qui paraissaient attirer particulièrement l’attention de Charles-Quint; c’étaient les veuves des soldats qui avaient servi sous ses bannières, en Europe et en Afrique. Le cœur du vieux guerrier était, paraît-il, ému à la vue de ces pauvres femmes, qui lui rappelaient ses jours de gloire militaire, et il était rare qu’il n’accueillît pas leurs demandes aussi favorablement qu’elles pouvaient le désirer.

Parmi les visiteurs reçus 'à Yuste, deux surtout doivent être mentionnés, à cause de leurs relations personnelles

VIE DE CHARLES-QUINÏ A YL'STK.

avec le monarque. L’un, Sepulveda, après avoir été le chapelain de ce prince, avait été élevé par lui à la position d’historiographe national; c’était un érudit, qui préférait écrire ses ouvrages en latin, jugeant probablement avec le poète anglais, que « l’écrivain qui veut laisser un mqnument durable doit employer le marbre des Grecs et des Romains.» Sepulveda se faisait remarquer par un style pur et coulant, auquel il dut le nom de Tite-Live espagnol. Charles avait une grande estime pour cet historien, comme il le prouva lorsque celui-ci devint vieux, en ordonnant qu’on veillât avec soin sur son manuscrit, pour prévenir tout accident, si l’auteur venait à mourir avant qu’il fût imprimé.

L'empereur avait une préoccupation , bien naturelle chez un homme qui avait accompli de si grandes choses, celle de savoir comment elles seraient exposées dans les pages de l’histoire; parmi les écrivains qui avaient parlé de lui, peu l’avaient satisfait. Il appelait souvent deux d’entre les principaux, Sleidan et Paul Jove, « ses deux menteurs, » l’un à cause de ses calomnies , l’autre à cause de ses flatteries. Il comptait sur Sepulveda pour lui faire rendre justice, pour le représenter avec la plume comme le Titien l’avait fait avec le pinceau, dans ses proportions véritables et sous une forme durable, devant la postérité. Ce dernier historien avait été récemment promu à la dignité d’archi-prêlre de Ledesma et était venu d’Allemagne, après une absence de plusieurs années, prendre possession de son bénéfice sur sa terre natale, où il devait mourir. En traversant l’Espagne, il se détourna de sa route pour aller rendre ses hommages à son ancien maître; il fut reçu affectueusement par celui-ci et, pendant les quelques jours qu’il passa â Yuste, il put se procurer des renseignements importants sur la vie de l’empe-

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