CHAPITRE III
monarque, en cette occasion, montre qu’il continuait d’exercer dans sa retraite une autorité absolue, respectée de ceux mêmes qui occupaient les plus hautes positions de l’État.
En même temps qu’il mettait sagement obstacle aux desseins de sa fille, Charles ouvrait lui-même des négociations avec la reine-régente de Portugal, dans le but d’assurer à son petit-fils, Carlos, la couronne de ce royaume, si le jeune Sébastien venait à mourir. La péninsule tout entière eût été ainsi réunie sous un seul sceptre. Ce projet avorta ; l’esprit national des Portugais, toujours jaloux des Espagnols, rendait trop dangereux pour Catherine de s'y prêter un seul instant, et son frère finit par y renoncer, sur ses représentations. C’était cependant une grande idée, celle de fondre ensemble deux nations, primitivement destinées à n’en former qu’une seule, comme semble l’indiquer la communauté de race, de langue, de religion. On voit qu’au fond du cloître Charles-Quint restait préoccupé des intérêts de son pays. Le temps n’était pas venu pour l’exécution de cette vaste entreprise, mais l’ambitieux monarque fût descendu sans regret dans la tombe, s’il avait pu prévoir que, moins d’un quart de siècle après sa mort, celte réunion serait accomplie par son fils.
L’agent auquel l’empereur confia cette mission délicate, n’était autre que son ami, François Borja; celui-ci voulut faire le voyage à pied, se fatigua trop et fut tourmenté d’une fièvre qui faillit mettre fin à son pèlerinage terrestre. A son retour, il passa deux ou trois jours à Yuste, où il fut parfaitement reçu, car la similitude de leur destinée avait créé entre l’impérial reclu et l’ancien duc de Gandia une sympathie toute particulière; frère François, si nous en croyons
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un de ses biographes, fui même, par faveur extraordinaire, logé dans Je palais, el le monarque lui envoya, chaque jour, un plat dè sa table.
Les deux amis s’entretinrent naturellement de choses qui les concernaient. Dans le cours de la conversation , Charles exprima le regret de ne pouvoir, à cause de ses infirmités, accomplir la pénitence qu’il eût voulu s’imposer en se privant de reposer dans un lit et en gardant toute la nuit ses vêtements. Frère François dormait sur une planche, dans son froc. « C’est, » répondit le jésuite, en homme qui n’avait pas oublié son ancien métier de courtisan , « c’est parce que votre majesté a si longtemps veillé dans son armure, qu’elle ne peut plus, aujourd’hui rester habillée. Mais, Dieu soit loué, vous avez fait plus de bien en veillant pour la défense de la foi, que n’en feront jamais les moines qui portent la haire toute la nuit! »
Charles, ayant fait allusion aux enfants de Borja, fut surpris de voir jusqu’à quel point le dévouement de celui-ci à son ordre avait étouffé en lui tout sentiment d’affection envers ceux qui lui étaient le plus proches et auraient dû lui être le plus chers. Il n’en était pas ainsi chez l’empereur, qui continuait, dans sa retraite, d’aimer sa famille tout autant que par le passé.
Le monarque soumit à son hôte un singulier cas de conscience. Il désirait savoir si c’était mal faire pour un homme d’écrire sa propre biographie, lorsqu’il le faisait de bonne foi et sans avoir l’orgueil pour mobile ; il avait, ajouta-t-il, écrit ses mémoires, non pour se glorifier, mais uniquement pour redresser plusieurs erreurs répandues au sujet de sa politique et exposer sa conduite dans son vrai jour. « Si, » dit-ll , « vous jugiez qu’une vanité secrète a guidé ma plume, car je
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sais que l’on se fait souvent illusion à soi-même, je brûlerais ce manuscrit et j’en jetterais les cendres au vent, car on n’y trouverait rien qui fût digne de rester. » On aimerait à connaître la réponse du jésuite à celle question édifiante; malheureusement elle ne nous a pas été conservée; on ne peut supposer qu’il demanda la suppression d’un ouvrage conçu dans de si sages principes et destiné à être d’un si grand intérêt pour le monde ; néanmoins le livre n’est jamais venu au jour.
Que Charles-Quinl composa en entier ou, au moins, en partie son autobiographie, un autre témoin l’atteste. Le savant chambellan , Van Male , rapporte dans une de ses lettres que son maître, dans une traversée sur le Rhin, écrivit un compte rendu de ses voyages et de ses expéditions militaires jusqu’en 1550. Un compte rendu écrit dans de pareilles conditions ne pouvait guère être plus qu’une simple esquisse, à moins que l’on ne suppose que l’ouvrage commencé alors fut achevé plus tard; cependant celui-ci devait avoir une certaine étendue, comme le fait présumer le ton général des observations de Van Male, qui en vante la manière élégante et noble, ainsi que la fidélité de l'auteur à la vérité historique. Le chambellan, dans son admiration, regrette profondément que le monarque refuse de publier cet ouvrage et « le tienne soigneusement enfermé. » 11 parait toutefois qu’il obtint de Charles la permission de le traduire en latin, dans un style qui devait, comme il le . déclare avec une certaine suffisance, « réunir les qualités distinctives de Tacite, de Tite-Live, de Suétone et de César! »
Malheureusement le monde ne devait pas connaître ce chef-d’œuvre. A la mort de l’empereur, Quixada , comme le
pauvre chambellan s’en plaignit souvent plus lard, les larmes aux yeux, entra dans la chambre de son maître et enleva le précieux manuscrit. Van Male se rappelait toutefois assez bien ce que celui-ci renfermait, pour pouvoir, ainsi qu’il se le proposait, refaire les mémoires de Charles-Quint; mais il ne survécut que deux ans à celui-ci, et, à cette époque, Philippe ordonna qu’on fit une perquisition dans ses papiers et qu’on lui envoyât , pour être jetés au feu , tous ceux qui concerneraient l’empereur. On ne trouva pas ce que l’on cherchait, et le bruit courut alors que le chambellan avait lui-même brûlé, avant de mourir, la plupart de ses papiers.
Il peut sembler étrange que le roi voulût détruire une histoire de son père, faite par un homme qui, se trouvant en relations journalières avec celui-ci, avait eu accès aux meilleures sources d’informations; c’est peut-être pour celle raison même qu’il désirait la brûler. Van .Male avait été admis dans les coulisses et avait vu les acteurs jouer en déshabillé; or, Philippe considérait qu’un prince était entouré d’une mystérieuse ombre de sainteté que l’œil du vulgaire ne devait pas percer. 11 voulait que son père se présentât comme un héroà devant le monde, et nul, il le savait, n’est un héros pour son valet de chambre ’.
* M. Gachard, dans le second volume de son ouvrage, » Retraite et mort de Charles-Quint » (préface, p. 150), paru après que ceci était écrit, signale, comme un des details de l’inventaire dressé par les exécuteurs testamentaires de l’empereur, un sac de velours renfermant des papiers primitivement possédés par Van Male, puis enlevés à celui-ci par Louis Quixada et enfin remis au roi. Cela confirme le rapport du cliam- • bellan lui-même et fait naturellement supposer que les mémoires de Charles-Quint se trouvaient parmi ces papiers. Ce qu’ils devinrent ensuite, on ne le sait pas, mais on n’en doit pas être surpris. Plus d’un fait bien attesté nous montre Philippe détruisant des documents qu’il ne se souciait pas de voir un jour exposés sous les yeux de la postérité.