‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 46 sur 63 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

mon ainéo de quinze mois, et, avant qu’il ne se soit écoulé autant de temps, je l’aurai probablement rejointe. » Cette funèbre prédiction devait s’accomplir en bien moins de temps encore.

La reine de Hongrie, accablée de douleur, décida de se rendre à Yuste pour y chercher des consolations dans la société de son frère. Celui-ci voulut celle fois quelle logeât dans son palais et donna à Quixada des ordres en conséquence. Charles avait fait chercher des étoffes à Valladolid, car il voulait que sa petite cour prit le deuil ; il avait peur de ne pas les recevoir avant l’arrivée de Marie. Il paraissait attendre celle-ci avec une espèce de terreur nerveuse : « Je ne sentirai jamais que ma sœur est morte, » disait-il à Quixada, « avant d’avoir vu la reine de Hongrie entrer seule dans ma chambre. » Charles et Marie se revirent avec le même sentiment de douleur, mais l’un s’efforça de réprimer son émotion, taudis que l’autre s’y abandonna entièrement.

Marie occupa, comme son frère l’avait ordonné, un appartement au rez-de-cbaussée du palais ; les personnes de sa suite logèrent à Cuacos et à Jarandilla, où Quixada vit avec douleur arriver ces nouveaux hôtes, qui allaient augmenter ses embarras. On était malheureusement en carême. « II n’est pas facile dans l’Eslramadure, » écrivait le pauvre majordome, « de tenir table ouverte en carême, pendant les jours maigres. Le marché aux poissons de Cuacos n’est guère fourni comme celui d’Anvers ou de Bruxelles. Cependant nous devons faire de notre mieux. » Quixada finit en priant le secrétaire Vazquez, son correspondant, de lui envoyer « du saumon frais, s’il peut s’en procurer, ou tout autre poisson fin , surtout des harengs fumés et saiés , que

sa majesté aime passionnément. » Huit jours après, le médecin Malhys, dans une lettre qui a été conservée, signale une amélioration dans la santé de son royal malade, qui est moins tourmenté de la goutte, puis il se plaint avec amertume que celui-ci commence déjà à s’exciter l'appétit au moyen de mets épicés, d’aulx, de harengs et d’autres stimulants qui lui ont toujours été funestes.

La reine resta près de quinze jours à Yuste ; elle fit ensuite ses adieux à son frère, derniers adieux, car elle ne devait plus le revoir dans ce monde. Elle s’établit dans les environs de Valladolid. L’empereur, à la prière de Philippe, la sollicita vivement de retourner dans les Pays-Bas et de reprendre les fonctions de régente, qu’elle s’était montrée si capable de remplir. Elle y consentit avec beaucoup de peine, sous certaines conditions, mais sa mort empêcha l'exécution de ce projet et lui épargna les humiliations auxquelles Marguerite de Parme, qui lui succéda, fut exposée à l’origine des troubles dans ces provinces. Marie, qui mourut d’une maladie de cœur empirée par des chagrins récents, ne survécut que peu de semaines à son frère. Dans le court espace de deux années, depuis le jour où Charles-Quint et ses sœurs avaient débarqué en Espagne, tous trois descendirent dans la tombe.

Au mois d’avril , l'empereur apprit que sa renonciation à l’empire avait enfin été acceptée. A l’époque où il déposa ses autres couronues, il avait été engagé par son fils à garder momentanément celle d'Allemagne; pendant quelque temps, il consentit à conserver le litre d’empereur, en abandonnant l’autorité réelle à son frère Ferdinand, roi des Romains, qui devait lui succéder au trône. Lorsque la guerre éclata entre l'Espagne et la France, Philippe eut plus de motifs encore

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