CHAPITRE III
de désirer que son père n’abdiquât pas , mais celui-ci avait déjà envoyé sa renonciation par écrit au collège électoral, et
11 ne voulut pas retarder la réunion de ce corps. Plusieurs circonstances toutefois la retardèrent et ce ne fut que le
12 mars 1558, que la diète, ayant accepté la demande de l’empereur, lui donna définitivement Ferdinand pour successeur. Une autre preuve de la lenteur avec laquelle voyageaient les nouvelles, à cette époque , c’est qu’un fait aussi important ne fut connu à Yuste que le 29 avril; il n’eût pas fallu la moitié de ce temps, dirait-on, si la nouvelle, au lieu d’être apportée par un courrier, avait simplement passé de bouche en bouche ; mais elle n’eût pu être transmise de cette manière dans un siècle où il y avait peu de commerce et où la masse du peuple ignorante ne prenait aucun intérêt aux affaires publiques.
Charles-Quint apprit avec une sincère satisfaction un événement qui le délivrait d’une ombre de souveraineté ; il envoya immédiatement une dépêche à Valladolid pour recommander de lui écrire désormais, non comme à un empereur, mais comme à un simple particulier. Il fit faire deux sceaux, portant ni couronne, ni aigle, ni aucun autre emblème de la royauté, mais seulement les armes d’Espagne unies à celles de la maison de Bourgogne, pour rappeler sa descendance du côté de son père et de sa mère. Il fit enlever des murs de son palais les écussons, ainsi que les autres insignes, et remplacer son nom par celui de Ferdinand dans les prières de l’Église. Il était si pointilleux, que les dames de Cuacos lui ayant offert une corbeille de fleurs ingénieusement disposées de manière à figurer la couronne impériale, il ne voulut pas qu’on portât ces fleurs dans son appartement, avant que son jardinier n’eût changé cet arrangement.
Ut VIE UE CIIAHLES-QUINT A YUSTE.
Il réunit sa petite cour et l’informa de l’élection de son frère à l'empire, ajoutant : « Pour moi, le nom de Charles suffit , je ne suis plus rien désormais. » Cette renonciation de leur maître aux grandeurs humaines, parut à ces fidèles serviteurs une espèce de préparation à la mort , et un grand nombre fondirent en larmes. Les moines mêmes, au rapport d’un d’entre eux, se montrèrent profondément émus, la première fois qu’à la messe ils entendirent nommer Ferdinand au lien de leur empereur bien-aimé.
Vers ce temps, le monarque fut informé que les doctrines protestantes, qui avaient agité les pays voisins, avaient fini par se répandre au delà des Pyrénées et commençaient à saper en Espagne, secrètement mais non sans succès, les bases de l’Église romaine ; les hérétiques avaient même eu l’audace de commencer leurs prédications à Valladolid, sous les yeux de la régente. L’alarme avait été donnée et déjà les limiers du saint-office s’étaient mis sur la piste des coupables. Charles, dont la vie s’était passée dans une lutte sans trêve contre le luthéranisme, fut saisi d’horreur à l’idée que l’air même qu’il respirait était empoisonné; il n’eut plus dès lors qu’une préoccupation , il ne pensa plus qu’à arrêter le plus tôt possible les progrès de l'infection. Le 3 mai, il écrivait à sa fille Jeanne : « Dites de ma part au grand inquisiteur et à son conseil qu’ils soient à leur poste et mettent la hache à la racine du mal, avant qu’il se propage. Je me repose sur votre zèle pour faire arrêter et punir les coupables, sans aucune distinction, avec toute la rigueur due à leur crime. » Dans une autre lettre, écrite trois semaines plus tard, il disait : « Si je n’avais pas une entière assurance que vous ferez votre devoir et couperez court au mal, en châtiant tout d’abord les coupables , je ne sais comment je