CHAPITRE III
pourrais me retenir de quitter le couvent, pour administrer de mes mains le remède. » Il se demandait s’il ne conviendrait pas, vu l’énormité du crime, de changer le cours ordinaire de la justice et de ne montrer aucune pitié, « afin que le criminel n’eût pas l’occasion de retomber dans sa faute, si on la lui pardonnait une première fois. » 11 proposait comme modèle sa propre manière d’agir dans les Pays-Bas ,
* où tous ceux qui s’obstinaient dans leurs erreurs étaient brûlés vifs, tandis que ceux qui se repentaient étaient simplement décapités. »
Non content d’écrire, Charles ordonna à Quixada de se rendre à Valladolid , pour y voir la régente et l’inquisiteur général , leur exposer plus complètement les intentions de son maître à ce sujet et discuter avec eux le meilleur moyeu de les réaliser. Le monarque s’adressa ensuite à Philippe, l’instruisit de ce qu’il avait fait et, pour donner plus de force à ses injonctions, ajouta de sa main un post-scriptum, dans lequel il pressait son fils d’employer le remède le plus énergique et le plus expéditif pour extirper les germes de la maladie, avant quelle n’eût envahi tout le corps de la nation. Ces recommandations furent écoutées, comme le prouvent les observations écrites par le roi au dos de cette lettre : « Remercicz-Ie des ordres qu’il a donnés et priez-le de poursuivre l’affaire; dites-lui que nous ferons de même ici et informez-le de ce qui a déjà été fait. »
La correspondance de l’empereur à Yuste fournit des preuves irrécusables de son intolérance. Les concessions, les compromis, qui furent arrachés à ce prince par les protestants d’Allemagne, furent autant de sacrifices commandés par la politique, et il dut se faire violence pour y souscrire. Ses lettres à sa famille trahissent ses véritables sentiments,
fortifiés, sans doute, sous l’influence de la maladie et d'une vie de réclusion monastique; on ne peut, sans frémir, le voir ainsi attiser le feu du fanatisme dans le cœur de ses enfants, futurs arbitres des destinées du pays.
La bigoterie parait être naturellement le défaut d’esprits faibles et ignorants; elle fut le trait caractéristique des princes espagnols de la maison d’Autriche, dont plus d’un montra une faiblesse qui touchait à l’imbécillité. Mais on est surpris de la voir unie à ces facultés extraordinaires qui élèvent l’homme au dessus de ses semblables. Malheureusement ces facultés ne servirent chez l’empereur qu’à nourrir et à rendre plus dangereux ce zèle étroit, qui, au lieu de rester passif, dégénéra en un fanatisme ardent. Charles- Quint usa de ses grands talents pour perfectionner un système de persécution qui attira sur les Pays-Bas les plus effroyables calamités; aucun de ses descendants ne contribua plus efficacement à courber les Espagnols sous le joug de la superstition ; on peut dire qu’il marqua son empreinte non seulement sur sa génération, mais sur celle qui la suivit. Son exemple et ses leçons dirigèrent la politique de l’impitoyable Philippe II et plus tard de l’imbécile Philippe 111. Ses dernières paroles, car son codicille, fait au lit de mort, respirait le même esprit que ses lettres, résonnèrent longtemps encore aux. oreilles de sa postérité, comme un encouragement à poursuivre une voie funeste , et c’est ‘pour ce motif qu’il doit supporter, en grande partie, la responsabilité du sang versé lorsque le monarque reposait déjà depuis longtemps dans les sombres caveaux de l’Escurial.