‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 5 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

lui accorda plus de confiance qu’à tout autre; c’est ce qui parut, du moins, dans une occasion mémorable. Charles confia aux soins de Quixada, en lui révélant le secret de la naissance de cet enfant, son fils illégitime, don Juan d’Autriche, le futur héros de Lépante, alors âgé de trois ans. Le majordome avait épousé dona Magdalena de Ulloa, dame qui rehaussa l'éclat de son nom par des vertus rares, rappelées dans une biographie qui a pris, sous la plume d’un de ses compatriotes, les proportions respectables d’un in-quarto. Dona Magdalena recueillit et aima l’enfant, qu’elle supposait le fruit d’un premier amour de son époux , avant le mariage ; celui-ci ne jugea pas à propos de la détromper et garda fidèlement le dangereux secret, qu’il considérait peut-être comme étant celui de son maître plutôt que le sien. Sous les yeux de sa mère adoptive, à laquelle il témoigna toujours une profonde affection, le jeune héros reçut l’éducation brillante qui le prépara à parcourir glorieusement la carrière où il devait entrer plus tard.

Quixada était un type accompli du vieil hidalgo espagnol; fier, pointilleux, il était aussi délicat sur le point d’honneur qu’un paladin de roman ; ses principes en matière de religion étaient fort orthodoxes, mais, tout fils soumis de l’Église qu’il fût, il n’aimait nullement les moines, comme il ne le prouva que trop pendant son séjour à Yuste. Honnête et franc, mais quelque peu grondeur, à ce qu’il paraît, il s’exprimait parfois avec une liberté qui accusait moins de politesse que de sincérité. Il avait le plus grand respect pour l’empereur, ce qui ne l’empêchait pas de parler quelquefois à celui-ci avec une franchise à laquelle les oreilles des princes sont peu habituées. Charles eut le bon esprit de ne pas s’en offenser, connaissant la loyauté et le dévouement de son

majordome; il avait d’ailleurs vécu trop longtemps sur le trône, pour ne pas savoir que la vérité est le joyau le plus précieux et en même temps le plus rare dans le palais des rois. Écrivant un jour à son fils, au sujet du précepteur de celui-ci, Zuniga, il lui dit : « S’il vous parle librement, c’est par l’amour qu’il vous porte. S’il vous flattait, il ressemblerait à tous les autres, et vous n’auriez personne auprès de vous pour vous dire la vérité, le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme, vieux ou jeune. » Lorsque l'empereur prit la résolution de retourner en Espagne, il jeta les yeux sur Quixada ; il le chargea de prendre tous les arrangements pour son voyage dans ce pays et, plus tard, pour son établissement à Yuste. C’était un choix heureux, comme le résultat le prouva.

En recevant la lettre de la régente, le majordome sauta à cheval et partit en toute hâte; malgré le mauvais état des routes, il fit cinquante-cinq lieues en un peu moins de trois jours, tout en prenant des dispositions, chemin faisant, pour la réception de l’empereur.

L’arrivée de Quixada à Laredo remplit de joie tous ceux qui l’attendaient et surtout Charles, qui parut croire que tous ses embarras allaient finir dès ce moment. On ne perdit pas de temps; le lendemain, 6 octobre, on partit pour Valladolid. Comme le pays en grande partie désert, que l’on devait traverser, était souvent montueux, l’empereur voyageait en litière et, dans les endroits les plus difficiles, on le portail dans un fauteuil. Quixada se tenait à ses côtés, derrière venaient le reste de la suite à cheval et une longue file de mulets chargés des bagages. L’arrière-garde était formée par l’alcade, avec son escouade d'alguazils qui donnaient à la cavalcade, selon le majordome, l’air d’une chaîne de forçats

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