Chapitre premier
conduits par des officiers de justice. Les deux reines, avec leur maison, suivaient à la distance d’une journée de marche, pour prévenir les embarras qui naîtraient du manque de logements pour une troupe aussi nombreuse. Charles ne pouvant supporter la fatigue, on avançait à petites étapes, faisant rarement plus de quatre ou cinq lieues par jour.
Comme la cavalcade avançait et que la nouvelle du retour de l’empereur se répandait au loin, les populations accouraient en foule sur le passage de leur ancien souverain, pour le voir une dernière fois. Dans les principaux endroits où il s’arrêta, Charles rencontra les nobles du voisinage et des députations envoyées par les conseils et les autorités des villes. Près de Burgos, il vit venir au devant de lui, suivi d’une brillante troupe de cavaliers, le grand-connétable de Castille, qui le pria de permettre aux habitants de lui préparer une réception solennelle. L’empereur n’y consentit pas. La nuit était venue lorsqu’il entra dans l’antique cité qui fut le berceau du Cid; sa volonté n’avait pas été respectée; les rues où il passa étaient illuminées et les cloches des églises sonnaient joyeusement pour lui souhaiter la bienvenue. Le connétable le conduisit dans sa propre demeure, le palais héréditaire des Velasco. L’amiral de Castille, le duc de l’Infantado et les principaux grands d’Espagnes résidant aux environs, avec d’autres, tels que les ducs de Médina Sidonia et de Médina Cœli, dont les terres étaient, pour la plus grande partie, situées dans le midi, vinrent rendre leurs hommages à leur ancien maître ; des députations de la chancellerie de Yalladolid et des différentes villes du royaume arrivèrent, portant des adresses. Après avoir passé deux jours à Burgos, Charles se remit en route; le grand-connétable l’accompagna à quelque distance de la ville, et don Francès
de Beamonde, avec une imposante escorte, le suivit jusqu’à Valladolid, arrangement dont fut surtout satisfait le majordome, qui put renvoyer l’alcade avec les alguazils.
La troisième nuit après leur départ de Burgos, les voyageurs s’arrêtèrent à Torquemada, ville agréablement située au milieu d’un pays riche et bien cultivé. Don Pedro de la Gasca, évêque de Valence, les y attendait. Ce prélat éminent avait été, autrefois, chargé par Charles-Quint d’une mission extraordinaire dans le nouveau monde, lorsque la rébellion de Gonzalve Pizarre faillit enlever le Pérou à l’Espagne; avec une habileté, une adresse remarquable, il réussit à étouffer l’insurrection , défit les révoltés, punit leurs chefs et ramena les habitants à l’obéissance, conservant ainsi à la Castille sa plus belle colonie; en récompense de ces services, il fut promu au siège de Valence. En apprenant que l’empereur approchait, le bon évêque envoya de la volaille, du vin, des fruits en abondance aux voyageurs, et, le lendemain matin, vint en personne saluer son ancien maître.
A Cabezon , à deux lieues environ de Valladolid, Charles eut le plaisir de rencontrer son petit-fils, don Carlos, l’infortuné prince dont la vie, courte mais désastreuse , a fourni de si tristes pages aux chroniques du temps. L’infant , alors âgé de onze ans, avait été envoyé de Valladolid au devant de son grand-père. Celui-ci, on le comprend, s’intéressait vivement à cet enfant, qui devait hériter de ses États; il le fit souper avec lui, à sa table, et, remarquant qu’il aimait à entendre parler des affaires militaires, il lui raconta ses campagnes. Lorsqu’il en vint à sa fuite d’Inspruck , Carlos s’écria : « Je n’aurais pas fui, moi ! » L'empereur s’efforça de lui faire comprendre qu’il n’avait pu éviter qu’ainsi de tomber dans les mains de l’ennemi , mais l’enfant ne fit que