CHAPITRE IV
se passer à la date fixée par eux ; Charles-Quint n’étail certainement pas en état ce jour-là de supporter un spectacle aussi émouvant que celui de ses propres obsèques.
Une objection plus formidable encore contre ce récit est fournie par le silence des serviteurs du monarque au sujet de cette affaire; il semblerait étrange que ni Quixada ni Gaztelu , si attentifs à mentionner les moindres détails intéressants de la vie de leur maître, n’eussent fait aucune allusion à un événement aussi extraordinaire que celui-ci. Ce silence est si significatif que l’on pourrait le considérer comme une preuve positive de la fausseté de l’anecdote.
Un examen impartial de l’affaire donnera peut-être lieu à des observations qui tendront à diminuer la gravité de ces objections. Quant aux erreurs de dates, elles n’étaient pas chose surprenante à cette époque, surtout chez les négligents chroniqueurs du xvi' siècle; la régente Jeanne en fournit une preuve remarquable dans une lettre adressée à Philippe , où , rapportant avec beaucoup de soin les détails relatifs à la maladie de leur père, elle se trompe grossièrement sur le jour de sa mort , bien qu’elle eût sous les yeux les documents envoyés de Yuste. Il est bien possible que le service funèbre ait été célébré quelques jours avant la date assignée par leshiéronymiles, lorsque l’empereur paraissait suffisamment guéri de la goutte pour pouvoir y assister. A l’exception de quelques lignes écrites par Gaztelu, relativement aux affaires publiques, nous n’avons pas de lettres du secrétaire ni du majordome, entre le 18 et le 28 août; nous n’en avons, du moins, personnellement aucune dans notre collection , et nous ne pensons pas qu’il y en ail une seule citée par d’autres. Cet intervalle de temps peut servir à expliquer le silence de ces deux fonctionnaires au sujet d’un
événement qui , au bout d’une dizaine de jours , ne devait plus faire une forte impression sur leur esprit; car, après tout, en tenant compte du ton d’exagération habituel aux moines chroniqueurs, cette cérémonie ne différait pas tant de celles que Charles recherchait pour rompre la monotonie de sa vie monastique. C’est ainsi qu’il se plaisait singulièrement à faire célébrer les obsèques, non seulement des membres de sa famille, mais encore de tous ceux qui, par leur position, semblaient justifier un pareil honneur; il ne mourait pas un chevalier de la Toison d’or, qu’il ne commandât un magnifique service funèbre; tels semblaient être les divertissements préférés par le monarque. L’attrait qu’avaient pour lui ces lugubres cérémonies peut nous rappeler l’obstination avec laquelle Jeanne, sa mère, refusait de se séparer du cadavre de son époux, qu’elle emportait partout avec elle. C’est après avoir fait célébrer les obsèques de ses parents et de sa femme, lesquelles durèrent plusieurs jours consécutifs, que le monarque conçut, dit-on, l’idée de se donner le spectacle de ses propres funérailles, trait d’extravagance qui devient plus croyable, si l’on réfléchit dans quel état de surexcitation nerveuse il devait se trouver, après avoir contemplé si lougtemps le sombre appareil de la mort.
Il y a cependant'une partie de ce récit que l’on ne peut expliquer aussi facilement, c’est la scène de la terrasse. Le chroniqueur doit s’être trompé, à la fois sur le temps où eut lieu l’événement et sur la manière dont il se passa. Cette scène ne peut avoir été celle qui précéda immédiatement la dernière maladie de l’empereur; c’est ce qui résulte de la lettre du docteur Mathys, lequel, loin d’être présent en cette occasion, déclare expressément qu’il était chez le comte d’Oropesa, à Jarandilla. Il faut donc supposer qu’elle remon-