CHAPITRE PREMIER
répéter avec plus de chaleur : « Je n’aurais pas fui , » amusant beaucoup l’empereur qui retrouvait chez son petit-fils l’ardeur bouillante de sa propre jeunesse.
Mais Charles-Quint, avec son coup d’œil perçant, ne tarda pas à démêler dans le caractère de l’infant d’autres indices, qui le remplirent d’appréhensions. « 11 a l’air inquiet, » dit-il; « ni ses manières ni son humeur ne me plaisent. Je ne sais ce qu’il deviendra. » Le jeune prince avait remarqué un petit poêle portatif, que l’empereur emportait avec lui, pour chauffer ses appartements, à défaut de cheminée; il aurait voulu avoir cet objet, mais l’empereur lui dit d’attendre qu’il fût mort. L’éducation de Carlos avait été confiée h sa tante, la régente ; lorsque Charles vil sa fille à Valladolid, il lui déclara franchement que, « si elle témoignait moins d’indulgence à cet enfant, la nation aurait sujet de lui en savoir gré. b
Partout les populations étaient accourues sur le passage du cortège. Deux routes partaient de Cabezon , se dirigeant vers la capitale. L’une était plus retirée que l’autre , et certains personnages de la suite de Charles, connaissant ses goûts, l'engagèrent à la prendre; il l’eût fait, si l’honnête Quixada ne lui eût représenté « qu’il ferait mal en se cachant > aux yeux de ses fidèles sujets, qui désiraient le voir une dernière fois. » Le majordome fut écouté, mais Charles ne voulut pas permettre qu’on lui fît une réception publique à Valladolid ; il laissa cet honneur à ses deux sœurs, qui entrèrent solennellement dans la ville, escortées d’une brill»nte troupe de nobles et de cavaliers, conduits par les autorités municipales.
Valladolid était en ce moment, et depuis un grand nombre d’années, la résidence de la cour, autrefois établie à
Tolède, l’ancienne capitale des Visigotlis; elle le resta jusqu’au règne de Philippe II, où le siège du gouvernement fut transféré à Madrid , qui devint désormais la capitale de l’Espagne. Valladolid était donc, à cette époque, une glorieuse cité, ornée de magnifiques édifices et remplie de palais habités par les grands seigneurs , qui recherchaient naturellement le voisinage de la cour.
Charles fut reçu, de la manière la plus convenable et la plus affectueuse, par sa fille, qui le conduisit à la maison de Ruy Gomez de Silva, le ministre favori de Philippe II; il avait refusé de se loger dans le palqis royal, qui fut assigné à ses sœurs. Il passa quelque temps dans la noble cité, s’entretenant avec Jeanne et se reposant des fatigues de son long voyage; chaque jour, il voyaitse presser à ses portes une foule de serviteurs, parmi lesquels on remarquait quelques-uns des principaux grands du royaume ainsi que des prélats; ces marques de respect plaisaient d’autant plus à l'empereur que, depuis son abdication, elles paraissaient s’adresser plus à l’homme qu’au monarque. Les membres du conseil, le corrégidor et les officiers de la municipalité obtinrent une audience de leur ancien maître, qui leur donna sa main ù baiser. Il eut avec tous ces manières gracieuses qu’il savait si bien prendre et qui contrastaient fortement avec la réserve glaciale, \csosiego, comme l’appellent les Espagnols, qui intimidait quiconque approchait de Philippe; il accueillit avec une extrême courtoisie les dames nobles qui venaient lui faire leurs adieux. C’est dans une de ces occasions que Perico de Sant Erbas, un de ces fous ou plutôt de ces beau*esprits privilégiés, qui jadis se voyaient dans toutes les cours, venant à passer auprès de lui, Charles, qui était de bonne humeur, le salua en se découvrant la tête; « grand