‹ Vie de CharlesQuint a YusteChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

merci, » dit le plaisant; « me saluez-vous maintenant, parce que vous n’étes plus empereur? » « Non, Pedro, » répondit Charles, « mais parce-que je ne puis plus rien vous donner, si ce n'est un coup de chapeau. »

Dans la suite de l'empereur il y avait trois moines de Yuste et, avec eux, le général de l’ordre. Celui-ci informa le monarque des progrès des travaux commencés à Yuste; il l’assura également que ses frères et lui avaient été heureux d’apprendre que sa majesté avait daigné choisir leur monastère pour s’y retirer. Avec l’aide de ces moines, Charles choisit, dans les différents couvents du pays, les hiéronymites nécessaires pour le service de la chapelle, ceux que leur piété, leur science, recommandaient comme prêcheurs, tous ceux enfiu qui devaient former ce qu’on pourrait appeler la partie religieuse de sa maison.

Pendant son séjour à Valladolid, l’empereur s’occupa de quelques affaires publiques d’importance ; il voyait chaque jour sa fille et l’aida de sa longue expérience à administrer le royaume. 11 était évident que, s’il avait voulu imiter l’exemple de Dioclétien en renonçant au monde, il ne voulait pas, comme celui-ci, devenir indifférent aux grands intérêts de l’humanité.

Après être resté quinze jours dans la belle cité, Charles lit ses préparatifs de départ. Le 4 novembre, il consentit pour la dernière fois à dîner en public; dans l’après-midi du même jour , il fit de tendres adieux à sa fille et à son petitfils, ainsi qu’à ses deux sœurs , qui ne devaient pas l’accompagner plus loin. 11 fut conduit par une foule de nobles et de cavaliers jusqu’aux portes de la ville , où il les congédia poliment, quoiqu’un grand nombre eussent voulu le suivre ; il accepta toutefois l’escorte d’une petite troupe de soldats

à cheval et de quarante hallebardiers, qui devaient rester avec lui jusqu’à son arrivée à Yuste.

En quittant Valladolid, Charles parut renoncer pour toujours aux pompes et aux vanités du monde , et il semblait qu’en se séparant de sa famille il eût rompu le dernier lien qui le rattachait encore à la vie. Il voyageait en litière et à petites étapes, comme auparavant. Il passa la seconde nuit dans l’antique ville de Médina del Campo, qui fut témoin de la mort de son illustre aïeule, Isabelle la Catholique; il ne se logea pas dans le palais royal, que le temps n’avait pas, sans doute, rendu plus agréable à habiter, mais bien chez un riche banquier, nommé Rodrigo de Duenas. Celui-ci, soit pour étaler sa richesse, soit pour faire honneur à son hôte, avait fait chauffer la chambre de l’empereur avec un brasier d’or massif, où brûlait de la cannelle. Charles n'aimait pas cette odeur, et, lorsqu’il partit, le lendemain matin, pour rabattre l’orgueil du banquier, il refusa de lui donner sa main à baiser et voulut, en outre, qu’on le payât, comme un hôtelier ordinaire. Il n’avait pas été aussi mécontent autrefois d’une pareille flatterie dont il avait été l’objet de la part des Fugger, les fameux banquiers d’Allemagne. A son retour de sa mémorable expédition contre Tunis, pour laquelle ceux-ci lui avaient avancé d’énormes sommes d’argent, il logea une nuit à Àugsbourg, dans leur maison ; le brasier qui chauffait sa chambre était également rempli de cannelle, mais, pour montrer leur reconnaissance envers le prince qui venait de purger la mer d’un nid de pirates, les Fugger jetèrent dans le feu les reçus de l'empereur, ce qui corrigea si bien l’odeur de la cannelle que celui-ci n’en fut nullement incommodé.

A mesure que les voyageurs avançaient, laissant le monde

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