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LE VÉRITABLE SYSTÈME DU MONDE AVAIT ÉTÉ DEVINÉ AVANT COPERNIC

Conjectures des anciens sur la possibilité du mouvement de la Terre. — Hypothèses pythagoriciennes. — Discussion de la rotation et de la translation faite par Aristote et Ptolémée eux-mêmes. — Récits de Platon, Cicéron, Plutarque, etc.

Voici ce que je lisais hier dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire :

« Je crois avoir cru autrefois que Pythagore avait appris chez les Chaldéens le vrai système céleste ; mais je ne le crois plus. A mesure quej’avance en âge, je doute de tout.

« Cependant Newton, Grégori et Keil, font honneur à Pythagore et à ces Chaldéens du système de Copernic et, en dernier lieu, M. Lemonnier est de leur avis. J’ai l’impudence de n’en plus être.

« Une de mes raisons, c’est que si les Chaldéens en avaient tant su, une si belle et si importante découverte, ne se serait jamais perdue; elle se serait trans-

mise de siècle en siècle, comme les belles démonstra- „ tions d’Archimède.

« Une autre raison, c’est qu’il fallait être plus profon- * dément instruit que ne l'étaient lesChaldéens pour contredire les yeux de tous les hommes et toutes les apparences célestes, qu’il eut fallu non-seulement faire les expériences les plus fines, mais employer les mahématiques les plus profondes, avoir le secours indispensable des télescopes, sans lesquels il était impossible de découvrir les phases de Vénus.qui démontrent son cours autour du soleil et sans lesquels encore il était impossible de voir les taches du soleil qui démontrent sa rotation autour de son axe presque immobile.

« Une raison non moins forte, c’est que de tous ceux qui ont attribué à Pythagore ces belles connaissances, aucun ne nous a dit positivement de quoi il s’agit.

« Diogène de Laerce, qui vivait environ neuf cents ans après Pythagore, nous apprend que, selon ce grand philosophe, le nombre Un était le premier principe et que de deux naissent tous les nombres, que les corps ont quatre éléments, le feu, l’eau, l’air et la terre ; que la lumière et les ténèbres, le froid et le chaud, l’humidité et le sec, sont en égale quantité ; qu’il ne faut point manger de fèves ; que l’àme est divisée en trois parties ; que Pythagore avait été autrefois. Æthalide, puis Euphorbe, puis Hermotime, et que ce grand homme étudia la magie à fond. Notre Diogène ne dit pas un mot du vrai système du monde attribué à ce Pythagore ; et il faut avouer qu’il y a loin de son aversion

prétendue pour les fèves aux observations et aux calculs qui démontrent aujourd’hui le cours des planètes *et de la terre.

« Le fameux arien Eusèbe, évêque de Césarée, dans sa Préparation évangélique, s’exprime ainsi: «Tous les philosophes prononcent que la terre est en repos, mais Philolaüs le péripatéticien, pense qu’elle se meut autour du feu dans un cercle oblique, tout comme le soleil et la lune. » — Ce galimatias n’a rien de commun avec les sublimes vérités que nous ont enseignées Copernic, Galilée, Képler, et surtout Newton.

« Quant au prétendu Aristarque de Samos, qu’on dit avoir développé les découvertes des Chaldéens sur le cours de la terre et des autres planètes, il est si obscur que Wallis a été obligé de le commenter d’un bout à l'autre pour lâcher de le rendre intelligible. Enfin il est fort douteux que le livre attribué à cet Aristarque de Samos soit de lui. On a fort soupçonné les ennemis de * la nouvelle philosophie d’avoir fabriqué cette fausse pièce en faveur de leur mauvaise cause. Ce n’est pas seulement en fait de vieilles chartes que nous avons eu de pieux faussaires. Cet Aristarque de Samos est d'autant plus suspect, que Plutarque l’accuse d’avoir été un bigot, un méchant hypocrite, imbu de l’opinion contraire. Voici les paroles de Plutarque dans son fatras intitulé « Laface du.rond de la Lune » : Aristarque de Samos disait que les Grecs devaient punir Cléanthe de Samos, lequel soupçonnait que le ciel est immobile, et que c’est la terre qui se meut autour du zodiaque, en tournant sur son axe. »

« Mais, me dira-t-on, cela même prouve que le système de Copernic était déjà dans la tète de ce Cléanthe et de bien d’autres. Qu’importe qu’Aristarque le Samien ait été de l’avis de Cléantlie le Samien, ou qu’il ait été son délateur, comme le jésuite Scheiner a. été depuis le délateur de Galilée? 11 résulte toujours évidemment que le vrai système d’aujourd’hui était connu des anciens.

« Je réponds que non ; qu’une très-faible partie de ce ’ système fut vaguement soupçonnée par quelques têtes mieux organisées que les autres. Je réponds qu’il ne fut jamais reçu, jamais enseigné dans les écoles, que ce ne fut jamais un corps de doctrine. Lisez attentivement celte Face de la Lune de Plutarque ; vous y trouverez, si vous voulez, la doctrine de la gravitation. Le véritable auteur d'un système est celui qui le démontre.

» Il se trouve toujours de petits compilateurs qui osent être ennemis de leur siècle; ils entassent, entassent des passages de Plutarque et d’Athénée, pour lâcher de nous prouver que nous n’avons nulle obligation aux Newton, aux llalley, aux Bradley. Ils se font les trompettes de la gloire des anciens, lis prétendent que les anciens ont tout dit et ils sont assez imbéciles pour croire partager leur gloire, parce qu’ils la publient. Ils tordent une phrase d’Hippocrate, pour taire accroire que les Grecs connaissaient la circulation du sang mieux qu’Harvey. Que ne disent-ils aussi que les Grecs avaient de meilleurs fusils, de plus gros canons que nous, qu’ils lançaient des bombes plus loin, qu’ils avaient des livres mieux imprimés, de plus belles es-

lampes, elc., etc. ? qu’ils excellaient dans la peinture à l’huile ; qu’ils avaient des miroirs de cristal, des télescopes, des microscopes, des thermomètres ? Ne s’est-il pas trouvé des gens qui ont assuré que Salomon, qui ne possédait aucun port de mer, avait envoyé des flottes en Amérique? etc., etc. >•

Ainsi parle Voltaire. N’en déplaise au philosophe de Ferney, qui me paraît ici plus malin que profond, le véritable système du monde avait été deviné avant Copernic. Ilàtons-nous de dire que, contrairement aux critiques que combat ici le caustique auteur du Dictionnaire philosophique, ce fait n'enlève absolument rien à la gloire de Copernic d’avoir établi le véritable systèmedumonde sursa base mathématique, la seule qui luiconvienne, ni à Galilée de l’avoir démontré par ses découvertes astronomiques, ni à Kepler de l’avoir animé en trouvant et définissant les lois qui le régissent, ni à Newton d’avoir rendu indestructible l’édifice de l’astronomie moderne par la démonstration dë la gravitation universelle.

Voltaire n’avait pas lu le livre de Copernic lui-même, car le grand astronome a rapporté avec une rare sincérité les passages des écrivains anciens chez lesquels il a puisé la première idée de la vraisemblance du mouvement de la Terre.

Il est intéressant pour nous de recueillir ici les fragments qui nous restent des opinions des anciens sur l’hypothèse du mouvement de la Terre. Commençons par citer ceux que Copernic désigne lui-même.

Dans son épître préliminaire adressée au pape, il dit

d’abord : « Ac reperi quidem apud Ciceronem primum, Nicelam sensisse Terram moveri. »' Comme le fait remarquer Muller, Cicéron ne.dit pas queNicétas soit le premier qui ait cru au mouvement de la Terre, mais Copernic nous apprend que c’est là le premier document qu’il a lu sur ce point : « J’ai d’abord trouvé dans Cicéron que Nicétas croyait au mouvement de la Terre. »

Voici ce passage: (1) « Nicétas de Syracuse, comme le dit Théophraste, pense que le Ciel, le Soleil, la Lune, les Étoiles et tous les astres sont immobiles, à l’exception de la Terre, et que celle-ci, par son mouvement rapide autour de son axe, produit les mômes appaparences qui auraient lieu süa Terre étant en repos, le ciel lui-même était en mouvement. » Voilà certainement une déclaration bien explicite. L’éditeur de l’édition de Copernic de 1617 , qui Ta ajoutée au texte, remarque que Diogène de Laërce dans sa Vie de Philolaüs a signalé la même opinion en tronquant le nom de Nicétas et et en oubliant l’N initiale. Voici en effet le passage de Laërce : « Il y en a qui pensent que Philolaüs est le premier qui ait enseigné que la Terre se meut; d’autres présentent lcetâs (l*ht w) de Syracuse comme l'auteur de cette opinion (2 ) ».

Copernic ajoute dans la même épitre : « Postea et apud Plularchum inveni quosdam alios inea fuisse opinione, cujus verba, ut sint omnibus obvia, placuil hic ascribere. » — « Ensuite je trouvai dans Plutarque que d’autres avaient partagé la même opinion. » Le passage

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