‹ Vie de Copernic et histoire de la découverte du système du mondeChapitre 52 sur 68 · Bertrand, Les fondateurs de l'Astronomie , pag · texte numérisé non relu

Bertrand, Les fondateurs de l'Astronomie , pag

Autant que nous pôuvons remonter dans la pensée de l’immortel astronome, c’est sans doute par la série de considérations suivantes que la certitude du mouvement ■de la Terre dut s’imposer à son esprit méditatif:

Nous voyons tous les astres tourner autour de la Terre en 24 heures. Il n’y a que deux suppositions à faire pour expliquer le fait : ou bien ce sont eux qui * tournent de l’Est à l’Ouest, ou bien c’est le globe terrestre qui tourne sur lui-même de l’Ouest à l’Est. Dans les deux cas, les apparences sont les mêmes pour nous. Lequel des deux systèmes est le plus probable?

Examinons. Dans le premier cas, voici ce qu’il faudrait admettre. L'astre le plus proche de nous, la Lune, est à 96,000 lieues d’ici. Elle aurait donc à parcourir, en 24 heures, une circonférence de 192,000 lieues de diamètre, c’est-à-dire de 603,000 Jieues de longueur. Il lui faudrait pour cela courir avec une vitesse de 25,125 lieues par heure, c’est-à-dire faire plus de 400 lieues. par minuté, 7 lieues par seconde... Mais ce n’est rien encore.

Le Soleil, à 37 millions de lieues d’ici, aurait à parcourir, dans le même intervalle de 24 heures, une circonférence de 232 millions de lieues autour de la Terre. Il lui faudrait pour cela voler avec une vitesse de 9,680,000 lieues à l’heure, c’est-à-dire 161,300 lieues par minute, 2,690 lieues par seconde !

Les planètes, Mars, Jupiter, Saturne, plus éloignées que le Soleil, et qui participent également au mouvement diurne, seraient emportées dans l’espace avec une rapidité plus inconcevable encore. La dernière pla-

note connue des anciens, Saturne, neuf fois et demie plus éloignée de nous que le Soleil, serait obligée, pour tourner en 24 heures autour de la Terre, de décrire une circonférence de 2 milliards de lieues de longueur et de brûler l’espace avec une rapidité de plus de 20,000 lieues par chaque seconde!!

Et les étoiles ? Au siècle dernier, l’auteur infortuné de l ’ Histoire de l’Astronomie moderne , Jean-Sylvaih Bailly, écrivait à ce sujet : « Si la Terre est en repos, si le Ciel se meut autour d’elle en 24 heures, voilà donc une multitude d’étoiles obligées de se mouvoir ; il faut qu’elles conservent entre elles les mêmes espaces et les mêmes distances, et malgré ce mouvement répété tous les jours, rien n’est sensiblement changé dans leurs configurations depuis l’existence du monde. L’imagination est effrayée de la rapidité qu’il faut supposer à ce mouvement. La distance de Saturne contient 218,431 demi-diamètres de notre globe. Les étoiles doivent être au delà de l’orbe de Saturne, cela ne peut être contestable; mais en supposant qu’elles ne soient pas sensiblement plus éloignées, leur sphère a au moins un rayon de 218,431 demi-diamètres terrestres. Si on calcule lacirconférence qui convient à ce rayon, on trouvera que si les étoiles se meuvent autour de la Terre, c’est avec une vitessé de 23 mille lieues par seconde, vitesse énorme !» Bailly était bien modeste et bien réservé en n’osant pas supposer aux étoiles une distance sensiblement plus grande que celle de Saturne. Depuis son époque, les limites de notre propre système planétaireonlétô reculées, d’abord à Uranus, à 19 fois la distance d’ici au Soleil,

et ensuite à Neptune, à 30 fois la même distance. On a pu mesurer l’éloignement où gisent les étoiles les plus rapprochées. On a trouvé que l’étoile la plus proche de nous est à 226,400 fois la distance de la Terre au Soleil, c’est-à-dire à 8 trillions 600 milliards de lieues d’ici. Pour tourner autour de la Terre en 24 heures, cette étoile, alpha du Centaure, devrait donc parcourir, dans ce même intervalle de temps, une circonférence mesurant 54 trillions de lieues d’étendue; sa vitesse devrait être, pour cela, de 2,250 milliards de lieues par heure, 37,500 millions par minute, ou en définitive G2bmil lions de lieues par seconde !!!

Et c’est l’étoile la plus voisine de nous.

Sirius, situé sept fois plus loin, devrait accomplir son indescriptible circonférence autour de nous avec une rapidité de 4,000 millions de lieues par seconde ! La Chèvre, située à 170 trillions de lieues d’ici, devrait courir dans l’espace avec une vitesse constante de près de 14 milliards de lieues par seconde !1 etc., etc. Et ce sont là les étoiles les plus proches. Et toutes les autres sont incomparablement plus éloignées, situées à toutes les distances imaginables. Et il y en a jusqu’à l’infini.

Ainsi voilà les deux hypothèses : ou bien obliger tout cela à tourner autour de nous chaque jour, ou bien supposer notre globe animé d'un mouvement de rotation sur lui-même, et éviter à l’univers entier cet incom- . préhensible travail.

Poser ainsi la question, c’est la résoudre. C’est ainsi qu’elle a dû se résoudre d’elle-même dans l’esprit de Copernic.

Le raisonrfement n’avait pas, il est vrai, autant de force qu’aujourd'hui. On ne connaissait pas alors les distances des étoiles (1). On les supposait situées sur une même sphère, aux mêmes distances, et peu au delà de Saturne. Tel était le sentiment de Copernic comme celui de tous les astronomes de son temps. On n’avait pas non plus une idée exacte des dimensions du système planétaire. Cependant on connaissait la distance de la Lune, et l’on savait déjà que le Soleil, les planètes et les étoiles sont bien plus éloignées. 11 était aussi absurde qu’aujourd’hui de les forcer à tourner autour de nous, et tout esprit indépendant qui voulait approfondir la question sentait la supériorité de l’opinion du mouvement diurne de la Terre.

La plus grande objection qui arrêtait les esprits déjà préparés par la logique du raisonnement précédent était celle-ci : Si la Terre tourne en 24 heures Sur ellemême, si nous sommes emportés par ce mouvement, comment ne le sentons-nous pas? Comment tout paraîtil en repos autour de nous? C’est à cette objection capitale que revenaient en définitive presque tous les arguments invoqués contre l’hypothèse du mouvement de la Terre. Si la Terre avait un mouvement sur son axe, dit Plolémée (2), tous les corps qui ne font point masse avec elle, qui ne sont point attachés à sa surface, devraient avoir un mouvement contraire au sien et

1. Képler supposait seulement que la rotation du ciel exi- * gérait pour la sphère des étoiles une vitesse de 1700 lieues par minute.

Page 1