Buchanan, La Sphère, Liv. I
rence de l’atmosphère, était parfaitement connu et apprécié avant Copernic. On convenait de même unanimement, de l’identité des apparences dans les deux cas, du mouvement du Ciel ou du mouvement de la Terre" A celte double connaissance, il fallait simplement ajouter un certain effort de raisonnement pour admettre que l’adhérence des objets à la Terre ne serait pas dérangée par son mouvement. Tout Je monde n’était pas capable de le faire.
Une autre objection, non moins embarrassante, était tirée de l’effet de la rotation du globe sur les objets situés à la surface. «Si laTerre, avait déjà dit Ptolémée, tournait en 24 heures autour de son axe, les points de sa surface seraient animés d’une vitesse immense, et de leur rotation naîtrait une force de projection capable d’arracher de leurs fondements les édifices les plus solides, en faisant voler leurs débris dans les airs. » Cette force de projection, que nous appelons maintenant force centrifuge, dépend à la fois de la vitesse absolue des points situés à la surface et de la vitesse de rotation mesurée par la durée d’un tour entier. La vitesse des points situés à la surface du globe est très-grande en réalité puisqu’à l’équateur la surface terrestre court en raison de 464 mètres par seconde, et en raison de 305^ à la latitude de Paris, où le cercle ù parcourir en un jour est plus d’un quart plus court qu’à l’équateur. Mais la vitesse de rotation est extrêmement petite : un tour en vingt-quatre heures, c’est la moitié de ce que fait l’aiguille des heures d’une horloge, et, tout calcul fait, la force centrifuge produit par la rota-
tion de la Terre, loin de pouvoir arracher les édifices de leurs fondements, diminue seulement le poids des corps situés à l’équateur, où elle est la plus forte, de trois grammes environ par kilogramme. La force centrifuge développée parla rotation de la Terre n’est que la 289"' partie de la force d’attraction. Mais si la Terre tournait dix-sep t fois plus vite, comme la force centrifuge croît en raison du carré de la vitesse, et que 17 x 17 = 289, cette force serait précisément égale à la pesanteur, les objets ne pèseraient plus, les contradicteurs du système de Copernic auraient raison. Dans mes calculs relatifs à la loi du mouvement de rotation des corps célestes, j’ai trouvé que cette vitesse de rotation, qui vient d’être comparée à la moitié de celle de la petite aiguille d’une montre, et qui est si faible à la surface du globe, n’atteindrait une rapidité assez grande pour repousser les objets qu’à six fois et demie le rayon de l’équateur, c’est-à-dire à 10,000 lieues audessus de la surface. C’est seulement à cette hauteur que l’atmosphère cesserait forcément d’adhérer à la Terre, si toutefois elle pouvait s’étendre jusque-là. C’est également à cette distance, où l’attraction de la Terre et sa force centrifuge s’équilibrent, que circulerait un satellite dans une période égale à celle de la rotation du globe.
Copernic se reposait sur la Nature du soin de s'expliquer elle- même. En attendant, il répondait à cette objection par un petit trait de rhétorique assez à la mode à son époque, en disant qu’un mouvement artificiel et violent produirait sans doute les effets redou-
tés, mais qu’un mouvement naturel et doux fie devait rien déranger, et participer au contraire à l’immuable harmonie de l’univers.
Une fois le mouvement de rotation diurne de la Terre accepté comme une hypothèse parfaitement admissible, et bientôt comme une théorie de mieux en mieux prouvée, il n'était pas très-difficile de faire admettre son mouvement de translation annuelle autour du Soleil. La grande question avait été de remuer la Terre. Du moment où cette masse lourde, et pour nous si immense, qui porte l’humanité et ses œuvres, les nations et les dynasties, n'est plus immobile à la base du monde comme autrefois ; du moment où ce globe est considéré comme isolé de toutes parts et tournant sur lui-même sans être supporté par aucun tourillon, il ne répugne plus à l’esprit d’admettre qu’il puisse changer de place, rien ne le soutenant, et lui ne soutenant rien.
Or nous avons vu dans quel embarras croissant l’hypothèse de l’immobilité de la Terre au centre du monde avait mis les astronomes, et combien il avait fallu ajouter de cercles, d’épicyclesj de déférents, d’excentriques, pour rendre compte des mouvements plané- *■ taires observés. En supposant que les cinq planètes tournassent autour du Soleil (Mercure en trois mois, Vénus en sept mois et demi, Mars en deux ans, Jupiter en douze et Saturne en trente ans), et que le Soleil tournât autour de la Terre en un an, en entraînant tout son cortège, on débarrassait le système planétaire de tout son enchevêtrement et l'on facilitait les tables et les calculs. C’était un rapprochement vers la réalité,
que plusieurs savants proposèrent' tant dans l’antiquité qu’à l'époque de la renaissance. Mais on sentait vite que ce n’était là qu’un demi-chemin vers la vérité. La nature entière proclame la prépondérance du Soleil sur la Terre. C'est à lui que nous devons la lumière, la chaleur, les mouvements météorologiques, l’entretien de la vie du globe. Comment lui refuser la première place? Par affection pour la Terre ? Mais chaque planète pourrait en dire autant, et plusieurs seraient en meilleure position que nous pour le croire. Existe-t-il une seule raison physique qui puisse nous permettre de supposer dans t l’astre du jour le vassal de la Terre? — Aucune. Toutes les raisons imaginables, au contraire, s’élèvent en faveur de la suprématie du Soleil sur tout le système, sans la moindre exception légitime en faveur de la Terre. Aussi l’hypotbèse que nous venons de présenter ne compta- t-ellc jamais qu’un très-petit nombre de partisans. Tout l’un ou tout l’autre. Ou la Terre est le premier des mondes, le seul habité, le centre de l’œuvre divine. Ou elle n’est qu’une des colonies innombrables de l’archipel céleste. Dans le premier cas, tout est créé exprès pour nous, quelque absurde que celte opinion puisse paraître. Dans le second cas il y a de la logique dans l’univers, les lois de la mécanique rationnelle régissent le monde, et le Soleil étant l’astre le plus important du système, le plus gros sans comparaison, le plus lourd, le recteur, le souverain, le flambeau, doit être placé au centre de sa faoiille, et la Terre circule comme les autres planètes en une révolution annuelle autour de lui relativement immobile.
Le mouvement de translation de la Terre remplaçait la complication des cercles planétaires, comme le mouvement de rotation en supprimait l’immensité et l’étrange rapidité. Quelque temps avant Copernic, l’astronome Purbach, ne pouvant plus s’y reconnaître dans les stations et rétrogradations des planètes en supposant des orbites purement idéales, s’était cru obligé de rétablir les deux solides pour rendre raison delà marche régulière des planètes, qui ont une route tracée, dont elles ne s’écartent pas. Mais depuis que des observations plus exactes, des comètes, venues de différentes régions 'du monde, avaient détruit cette charpente grossière il fallait bien laisser errer les planètes dans l’espace, et on n’imaginait pas quelle puissance pouvait les forcer de se mouvoir, avec tant de constance, dans plusieurs cercles fictifs, autour d’un centre imaginaire; il fallait dévorer l’absurdité de donner du mouvement à ce point sans étendue et dépouillé de toute existence matérielle. Copernic ne se sentit pas ce courage, dit Bailly, mais il eut celui de faire mainbasse sur tout cet attirail. En adoptant le mouvement de la Terre, tous les épicycles imaginés pour en tenir lieu, disparurent ; les stations et les rétrogradations des planètes, qui avaient tant embarrassé les anciens, s’expliquèrent avec la plus grande facilité. L'orbe de la Terre est intérieur à l’orbe des trois grandes planètes, Saturne, Jupiter et Mars ; l’explication est la même pour chacune de ces trois planètes.
Cette simplicité d’explication est la première et la plus grande preuve du mouvement de la .Terre autour
du Soleil. Les hommes sentent par instinct que la nature est simple ; les stations et les rétrogradations des planète» offraient des apparences bizarres, le principe qui les ramenait à une marche simple et naturelle, ne pouvait être qu’une vérité.
Les découvertes modernes ont ajouté des preuves sans nombre à cette raison de vraisemblance. L’aplatissement du globe, l’accourcissement du pendule, la vitesse de la lumière, le phénomène de l'aberration des étoiles sont autant d’effets des deux mouvements de la Terre. La théorie de l’attraction a achevé de démontrer la nécessité du mouvement annuel. Dès que cette force est la cause du mouvement dans l'univers, le Soleil, dont la masse est considérablement plus grande que celle de toutes les planètes réunies, doit rester inébraD. labié, et les faire toutes mouvoir autour de lui, il ne doit pas avoir moins de prise sur la Terre, qui est petite et légère, que sur ces lourdes masses des globes immen. ses de Jupiter et de Saturne. L’attraction ne peut donc pas exister sans le mouvement de la Terre. Les preuves de cette force primitive, qui anime tout, sont en même temps les preuves que notre demeure ne peut rester en repos. Cette hypothèse, si Ion peut encore lui donner ce nom, est le principe de tout en astronomie, elle
est le lien de toutes les vérités physiques ; sans
elle, il n’y aurait plus de corps de doctrine , la lumière manquerait à chaque pas. Toutes les connaissances humaines dans ce genre forcent donc de l’admettre, et comme le remarque très -bien Lalande, un traité d’astronomie n’est qu’une suite de
preuves du mouvement de la Terre ( Astronomie , art. 1099).
Toutefois, si jamais on a proposé un système hardi, c’est bien celui de Copernic; il fallait contredire tous les hommes, qui ne jugent que par les sens ; il fallait leur persuader que ce qu’ils voient n’existe pas. En vain depuis leur naissance, où le jour a frappé leurs regards, ils ont vu le soleil s’avancer majestueusement de l’Orient vers l’Occident, et traverser le ciel entier ; en vain les étoiles, libres de briller dans son absence, paraissent à sa suite et font le même chemin pendant la nuit ; en vain le soleil semble chaque jour , et dans le cours de Tannée, s’éloigner des étoiles, qui se dégagent successivement de ses rayons : soleil, étoiles, tout est immobile, il n’est de mouvement que dans la lourde masse que nous habitons. Il faut oublier le mouvement, que nous voyons, pour croire à celui que nous ne sentons pas. C’est un homme seul, qui ose le proposer, et tout cela pour substituer une certaine vraisemblance de l’esprit sentie par un petit nombre de philosophes, à celle des sens qui entraîne la multitude. Ce n’est pas tout : il fallait détruire un système admis et enseigné dans le monde entier, et renverser le trône de Ptolémée, qui avait reçu les hommages de quatorze siècles. Sans doute les difficultés produisent le courage ; sans doute les entreprises hardies ont des succès proportionnés. Un esprit séditieux donne le signal, et la révolution s’opère : Copernic avait aperçu la vraisemblance du “système, il osa secouer le joug de l’autorité, et il débarrassa l'humanité
d’un long préjugé, qui avait retardé tous les progrès (I).
L’idée du mouvement de la Terrent de l'immobilité du Soleil et des étoiles était, du temps de Copernic comme du temps de l’école de Pythagore, au xvi* siècle comme au ni 0 siècle avant notre ère, l’objet des réflexions sérieuses d’un certain nombre de penseurs. Nous sommes porté à croire, d’après l’étude comparative que nous avons faite de l’établissement de l’astronomie moderne (2) que le cardinal: de Cusa, qui a proclamé le mouvement de la Terre et la Pluralité des Mondes en 1444, avait recommandé verbalement la véritable connaissance du système du monde au mathématicien allemand Purbach, lequel lui-même la recommanda par écrit, et en citant le savant et hardi prince de l’Église, à son élève Regiomontanus. Le premier professeur de Copernic, Albert Brudzewski, avait appris lui-mèmede Regiomontanus à regarder l’idée du mouvement de la Terre comme une hypothèse plus ou moins discutable, et même en était assez frappé lui-môme pour la développer devant ses élèves. Ainsi ‘Copernic parait l’avoir reçue comme une tradition curieuse.
En résumé, Copernic, en étant parvenu par ses propres recherches à la connaissance du véritable système du monde, sut calmer les amours-propres de ses contem-
1. Voy. Bailly, Histoire de V astronomie moderne , tome 1, p. 337.
2. Voy. notre ouvrage, Les Mondes 4 imaginaires et les Mondes réels.
porains en s’appuyant sur quelques vestiges de l’antiquité et ne paraissant rien inventer. Mais cette réserve prudente et délicate fut envisagée par quelques écrivains comme la route que Copernic avait suivie dans ses recherches, et comme un aveu des connaissances - empruntées. Sa doctrine ainsi considérée donna prise à la critique peu juste des auteurs, qui, citant quelques traits isolés de son livre, détachant et morcelant des idées vastes et neuves, pour les plier aux passages retrouvés dans quelques ouvrages des anciens, n’ont vu dans ce grand homme qu’un esprit studieux, qui rassemble laborieusement et rétablit les débris d’un édifice antique, au lieu de reconnaître dans son travail l’œuvre d’un génie qui crée, arrange, et annonce un système avoué par la nature.
Copernic avait hérité des anciens de l’art d’observer, et d’un vaste dépôt d’observations. Sans rien changer ni rien ajouter au premier, il augmenta le second par ses propres travaux, et en tira un avantage précieux, en en faisant la base et la preuve de ses idées, qui ne pouvaient être irrévocablement établies que par leur accord avec les faits observés. La notion vague et presque généralement connue du mouvement de la Terre réveilla l’activité de son génie, qui y entrevit une carrière où personne n'était encore entré : et voilà à quoi se réduisent tous les services qu’il doit à l’antiquité. Mais dans l’analyse et le développement du mouvement de la Terre, dans son application lieureuse aux phénomènes, dans les conséquences qu’il en a tirées, dans [cet enchaînement des raisonnements et des faits
d’où sortit une série de vérités inconnues avant lui, et dans cet édifice moderne de la science des astres ; en un mot, dans la construction et l’exposition de son système, les passages des auteurs anciens n’ont pu lui être d’aucune utilité réelle. Ainsi, tout assure à Copernic la gloire et le nom de premier véritable interprète des mouvements célestes et de premier fondateur de l’astronomie moderne.
Du reste, comme nous l’avons déjà vu, il ne craint pas de remarquer que les anciens mathématiciens et philosophes n’ont pu donner aucune forme harmonieuse au mécanisme de l’univers, et que toutes ses parties manquaient d’ensemble et de symétrie. « On peut, dit-il, comparer leur ouvrage à celui qui aurait ramassé, de différents endroits, les mains, les pieds, la tète et d’autres parties du corps qui n’ont aucun rapport les unes avec les autres, et en aurait composé un ensemble qui serait plutôt un monstre hideux qu’une créature humaine.)) Voilà les traits sous lesquels apparaissait à Copernic l’édifice de l’astronomie ancienne. « Aussi, poursuit-il, dans l’explication du mouvement sidéral, tantôt ils omettaient arbitrairement des principes indispensables, tantôt ils inventaient des règles arbitraires qui n’avaient aucun rapport avec l’ensemble du mécanisme du jnonde, ce qui ne leur serait pas arrivé, s’ils avaient appuyé leurs recherches sur une base solide et certaine. Si leurs hypothèses n’avaient pas été fondées sur des faits erronés, toutes les conséquences qu’ils en tirent porleraient le cachet de la vérité. Enexaminant cette monstruosité dans le mécanismesidéral, et ce manque de précision
dans les recherches des mathématiciens, mon âme souffraitde ce qu’on n’avait pas trouvé la raison certaine du mouvement sidéral qui, d'après notre avis, a été créé par le plus sage et le plus parfait des ouvriers. »
L’ouvrage immortel des Révolutions des orbes célestes ■, envisagé dans ses détails et dans son ensemble, atteste et prouve invinciblement la vérité suivante, que Copernic commença d’abord par embrasser et réunir dans sa pensée tout l’ensemble des connaissances astronomiques depuis Hipparque jusqu'à son temps ; qu’il soumit cet ensemble à l’épreuve du raisonnement et des faits ; et que dans ses méditations longues et profondes, il reconnut les défauts et les erreurs de l’ancienne doctrine. 11 s’empara ensuite de l’idée du mouvement de la Terre, en pénétra les rapports les plus éloignés, parcourut avec elle les travaux et les observations de dix-neuf siècles. La réflexion profonde et recueillie, en comparant les phénomènes et en saisissant leurs rapports, lui fit voir les mouvements célestes sortir de cette idée , et réciproquement cette idée naître et résulter de l’inspection des mouvements célestes.
Ayant ensuite à annoncer des vues et des vérités qui auraient pu passer pour autant de paradoxes, et effaroucher les esprits prévenus, presque toujours rebelles aux idées nouvelles, il se garda de leur dire ouvertement qu’on se fût trompé pendant tant de siècles. De là ces soins étudiés pour déguiser l’importance et la nouveauté de sa découverte ; de là cette attention à mettre en avant tous les .passages des anciens qui pou-
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vaienl offrir le moindre trait de ressemblance avec le nouveau système, habillé de la sorte sur la mode antique.
Jean Sniadecki, professeur de mathématiques et d’astronomie à Cracovie, a publié en 1802 un Discours sur Nicolas Copernic pour répondre au concours ouvert par la Société littéraire de Varsovie. Dans ce discours, l'auteur a résumé* comme il suit, et d’une manière très-remarquable, l’action personnelle de l’illustre astronome dans la rénovation du véritable système du monde.
« Pour établir ce système, dit-il, quel secours pouvaient lui offrir les -travaux et les connaissances des anciens ? quelles sont ses idées vraiment originales, et qu'a-t-il emprunté à ses devanciers ? Ni l’histoire de l’astronomie, ni la sévère critique, ne sauraient répondre à cette question d'une manière plus précise que ne le fait Copernic lui-même. Presque chaque cha-pitrede son ouvrage des Révolutions des Orbes célestes présente à la fois et le précis historique et le développement des idées qui en sont l’objet. Juge impartial de ses prédécesseurs, tantôt il en explique et discute les idées, tantôt il y substitue les siennes. Les droits de propriété aux conceptions de son génie ne sont nulle part flétris par le plagiat, ni sa gloire ternie par les prétentions de la vanité. Dominé impérieusement par l'amour de la vérité et de la science, il dédaigne les petites jouissances de l’amour-propre. Loin de vanter sa doctrine et de la présenter comme une découverte, il cherche à en déguiser la nouveauté, pour ne pas
l’œuvre de copernic. ‘ 175
effaroucher son siècle par un système hardi. On croirait, à l’attention qu’il a apportée à recueillir, à alléguer toutes les notions de l’antiquité sur le mouvement de la Terre, qu’il ait pris à tâche de dépouiller ses propres idées de leur caractère d'originalité. Mais l’examen impartial de son ouvrage suffit pour nous convaincre que tout ce système, considéré dans son ensemble et dans son développement, n’est pas un édifice composé de débris de l’ancienne doctrine, mais une création bien caractérisée.
« Que prouventcependantces témoignages réunis sur les opinions de'f antiquité, opinions que Copernic rapporte fidèlement dans son ouvrage, sinon que, parmi les sages de la Grèce, nommément ceux de l’école de Pvlhagore, il se trouvait des philosophes qui avaient avancé l’idée, ou plutôt le soupçon du mouvement annuel et diurne de notre globe, mais qu’on n’y trouve aucun passage qui nous présente cette opinion appuyée de quelques preuves, développée dans ses conséquences et éclairée par son application aux phénomènes ? Cette idée n’était point inconnue à Ptolémée, elle ne Tétait pas non plus à scs commentateurs arabes et européens, puisque le premier, dans son A Images te, les derniers dans leurs commentaires, posant pour base de leur doctrine l’immobilité de la Terre, s’attachent à réfuter l’opinion contraire et à la présenter comme inadmissible. S’il eut existé dans les écrits des anciens le moindre vestige de cette hypothèse éclaircie et fixée dans ses rapports avec les mouvements célestes, Ptolémée et ses successeurs n’auraient pas manqué d’en dis-
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cuter le développement, tandis que pour la combattre il ne s’appuient que sur des principes métaphysiques vagues, et la plupart erronés : c’est ce que Copernic fait très bien remarquer dans les septième et huitième chapitres du premier livre de son ouvrage. »
Le grand philosophe allemand, Herder, rend justice dans les termes suivants à l’œuvre de Copernic, dans laquelle il admire non-seulement l’importance scientifique, mais encore et surtout les conséquences philosophiques relatives à notre juste conception de la nature. En établissant le véritable système du monde, Copernic a plus fait pour la philosophie que toutes les écoles de la Grèce avec leur dialectique.
« C’est par le Ciel, dit Herder, c’est par le Ciel que doit commencer notre philosophie de l’histoire de la race humaine, si elle veut en quelque manière mériter ce nom. Car la terre que nous habitons n’étant rien par elle-même, mais recevant des forces célestes, dont l’action s’étend à tout notre univers, ses propriétés et sa forme, sa faculté de créer et de conserver les êtres, nous ne devons pas l’envisager seule et isolée, mais la considérer dans le milieu des mondes où elle est placée. D’invisibles, d’éternels liens la rattachent au Soleil, centre où elle puise la lumière, la chaleur, la vie et la fécondité. Sans le Soleil, nous ne pouvons concevoir notre système planétaire, pas plus qu’on ne peut imaginer une circonférence qui n’ait point de centre ; c’est lui, c’est sa bienfaisante force d’attraction dont l’Éternel l’a doué et a doué tous les corps, qui nous montre dans son .domaine les planètes obéissant à des lois
l’oeuvre de copernic.
d’une admirable simplicité, tournant rapidement sans relâche autour de leur axe et d’un centre commun, dans des espaces proportionnés à leur grandeur et à leur densité, de même que des satellites, en vertu des mêmes lois, tournent autour de quelques-unes d’entre elles et en restent dépendants. Rien n’offre un coup d’œil aussi sublime que le spectacle de cette grande structure du monde ; et jamais peut-être la raison humaine ne prit un essor plus hardi et plus heureux que lorsque Copernic, Kepler, Newton, Huyghens, Kant, découvrirent et établirent les lois simples, éternelles et parfaites de la formation et du mouvement des planètes » (1).
Voici en quels termes Delambre juge l’œuvre de Copernic dans l’établissement de l’astronomie moderne. C’est un jugement qui résume sous un point de vue absolument classique les considérations variées qui précèdent.
Les Grecs étaient grands métaphysiciens et grands discoureurs. Ils aimaient la dispute et l’argumentation. Leurs sectes étaient divisées sur tous les points. Il suffisait qu’une école professât une doctrine pour que l’école voisine embrassât l’opinion contraire. Thalès disait que l’eau était le principe de tout. Anaximène prétendait que c’était l’air. Les plus anciens d’eDtre les philosophes avaient dit sans doute que la Terre était immobile au centre du monde ; que le Soleil, par ses divers mouvements nous donnait le jour, la nuit et les saisons.
1 Philosophe de histoire de l' humanité, 1784. chap, 1 er .
io. •
Ils s’étaient contentés d’expliquer par quel mécanisme tous les phénomèmes observés pouvaient s’opérer. Quelques Pythagoriciens, pour se distinguer, placèrent le Soleil au centre et lancèrent la Terre dans l’écliptique ; nous venons de voir leurs raisons. Ils prétendaient que le Soleil était le plus noble de tous les corps. On pouvait leur opposer que l’homme est l’être le plus important, que tout a été créé pour lui, qu'il convient d’assurer la stabilité de sa demeure, et que c’est aux astres à tourner autour de lui pour le chauffer et l’éclairer. Ces raisons, sans être meilleures au fond, avaient du moins un plus grand air de vraisemblance. Mais quels motifs peut-on supposer aux Grecs pour rejeter le témoignage de leurs sens et affirmer l’immobilité du Soleil? Avaient- ils observé un seul phénomène dont on ne pût rendre raison dans l’hypothèse de la Terre immobile ? Quand les astronomes eurent observés les stations et les rétrogradations des planètes, Apollonius avait donné les théorèmes nécessaires pour expliquer et calculer ces apparences singulières. Le mouvement du Soleil dans l’écliptique expliquait d’une manière bien simple la succession et le retour des saisons. La conversion du Ciel en vingt-quatre heures expliquait tout aussi naturellement le jour et la nuit. Les Pythagoriciens eux-mêmes ne disaient-ils pas que les phénomènes se comprennent également bien, soit qu’on place la Terre au centre, ou qu’on la fasse mouvoir le long de l'écliptique ? Comment Séleucus aurait-il pu démontrer ce qu’Aristarque s’était contenté de conjecturer? Malgré les progrès immenses de l’astronomie, les modernes
l’œuvre de copernic.
ont-ils pu assigner une preuve directe du mouvement diurne de la Terre, avant le voyage de fticher à Cayenne, et la nécessité où il se trouva de raccourcir son pendule ? Ont-ils pu trouver une démonstration positive et directe du mouvement annuel de la Terre, avant que ftoëmer eut mesuré la vitesse de la lumière, et avant ■que Bradley eut observé et calculé les phénomènes de l’aberration ? Avant ces découvertes, avant celle de la pesanteur universelle, les plus déterminés Coperniciens n’étaient-ils pas réduits à de simples probabilités ? Ne se bornaient-ils pas à faire valoir la simplicité du système de Copernic, qu’ils comparaient à la complication absurde du système de Ptolémée ? Les anciens, à plus forte raison, et surtout lorsqu’ils n’avaient encore que des idées très-confuses des mouvements des planètes, se seraient trouvés dans le même embarras que les modernes. Ils n’auraient pu donner en preuve que la simplicité de l’idée pythagoricienne. Mais cette simplicité même, l’ont-ils soupçonnée ? En voit-on chez les anciens la plus simple mention ? Puisqu’ils n’ont fait que si peu d’attention à cette idée (qui ne se trouve que chez Cicéron et Vitruve), que le Soleil était le centre des mouvements de Mercure et de Vénus, et qu’il n’ont pas su étendre cette notion aux autres planètes, comment se persuader qu’ils aient pu rendre toutes les orbites, et même celle de la Terre, concentriques au Soleil, pour y trouver une explication plus simple des stations et des rétrogradations. Enfin, quand j’accorderais, malgré le silence universel de tous les auteurs, et contre ma conviction intime, que les anciens ont
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eu ces idées, il est du moins incontestable qu’il n'en restait aucun vestige. Copernic a été obligé de les imaginer de nouveau. Son système lui appartient en propre ; ce système n’est pour nous, ni celui de Philolaüs, ni celui d’Aristarque, dont les écrits ne nous sont point parvenus, il est celui de Copernic, qui a mérité d’y attacher son nom, par le soin qu’il a pris d’en expliquer toutes les parties, d’en faire sortir tous les phénomènes que l’on observe, d’y trouver la cause des mouvements de précession remarqués depuis 1800 ans, sans que jamais on eût tenté de leur assigner d’autre cause que l’existence hypothétique d'une huitième sphère, qui faisait sa révolution en 36000 ans autour des pôles de l’écliptique, et qu’il fallait en outre faire tourner en vingt-quatre heures autour des pôles de l’équateur, pour, rendre raison des mouvements diurnes.
C’est donc par Copernic que le mouvement de la Terre a été réellement introduit dans l’Astronomie et non pas seulement dans les disputes de l’école ; c’est lui qui a démontré comment la révolution de la Terre autour du Soleil explique la succession des saisons et la précession des équinoxes ; c’est lui qui nous a fait voir avec quelle simplicité les mouvements inégaux, dans des orbites concentriques au Soleil donnent naissance aux phénomènes des rétrogradations. C’est lui qui a posé l’Astronomie sur une base nouvelle, et qui, par ce changement important, a ouvert la route à toutes les recherches subséquentes. C’est à l'enthousiasme que cette vérité nouvelle excita chez Képler, que nous
l’oeuvre de copernic.
avons dû la figure véritable des orbites planétaires et les lois des mouvements. L’idée du mouvement de la Terre n’avait rien produit chez les anciens, parce que jamais elle n’avait été prise sérieusement en considération par leurs astronomes ; c’est son adoption qui ouvre l’époque de l’astronomie moderne.
Mais si Copernic eut la gloire d’être le fondateur de cette Astronomie, celle de s’en montrer le législateur était réservé à un génie plus inquiet et plus hardi. On dirait qu’effrayé du pas qu’il avait osé faire, Copernic n’eut pas le courage de mettre lui-même la dernière main à son ouvrage. Pour conjurer l’orage qu’il redoutait, il s'attacha uniquement à s’assurer le suffrage des astronomes en leur prouvant que rien n’était changé pour eux, qu’ils n’avaient rien à oublier ni rien à apprendre ; que toutes leurs méthodes subsistaient, et même devenaient un peu plus faciles.
Jetez les yeux sur la figure qui représente le système de Copernic, en vous bornant d'abordaux considérations les plus générales; rien ne paraîtra plus simple et plus naturel. Vous y verrez six orbites circulaires dont le Soleil est le centre commun. La Jerre, en parcourant son orbite présente successivement aux rayons directs du Soleil chacun des parallèles de sa zone torride, qui tous ont successivement le Soleil à leur zénith ; voilà les saisons expliquées. La succession des jours et des nuits s’entendra plus facilement encore par la révolution autour de l’axe en vingt-quatre heures.
Ce que nous disons de la Terre aura lieu également pour Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, pour les
182 l’œuvre de copernic. • •
• \ * cinq planètes qui étaient alors connues, et pour
toutes celles qu'on pourra découvrir par la suite. Chacune de ces planètes aura le môme droit que la nôtre de se croire immobile, au centre du monde et de transporter au Soleil le 'cercle qu’elle décrit elle-même autour de cet astre, dans un temps plus ou moins long. Le mouvement que chacune attribuera au Soleil sera différent, mais également simple; au lieu que si la Terre est immobile au centre du monde, que le Soleil décrive réellement l’écliptique et que la Terre soit le centre commun ; chacune des planètes décrira une courbe différente, qui aura ses nœuds et ses points d’intersection ; le mouvement quelle attribuera au Soleil aura la môme complication ; enfin, le système ancien ne convient qu’à la Terre seule et présente des bizarreries inexplicables ; celui de Copernic est universel, il convient également à toutes les planètes ; tous les mouvements ont les mômes lois et la môme simplicité.
Par cet arrangement Copernic supprime tout d’un coup les épicycles que Plolémée avait été forcé de donner aux planètes ; les stations et les rétrogradations de chacune d’elles, vues des cinq autres, deviennent des corollaires mathématiques de leurs différents rayons et de leurs mouvements inégaux. Toutes les parties du système sont liées, les rapports mutuels sont déterminés, toutes les distances sont, ramenées à une môme échelle, au lieu que dans l’ancien système tout était incohérent et vague. On pouvait à son gré éloigner ou • rapprocher chacune des planètes, sans s’imposer
l'oeuvre de copernic. 183
d’autre loi que de ne point intervertir l’ordre des distances en mettant plus près du centre commun la planète dont la révolution zodiacale est la plus longue ; à cela près, tout était arbitraire.
Ces avantages du système de Copernic -étaient déjà de la plus grande importance. Jamais les anciens n’en ont eu le moindre soupçon, ou s’ils les ont connus il est bien incroyable qu’aucun d’eux n’en ait parlé. Comment concevoir que les Pythagoriciens eussent négligé de les faire valoir, à l’appui de leurs raisons métaphysiques ‘sur le lieu le plus honorable et la partie la plus précieuse ? Ces raisons mathématiques auraient-elles manqué d’obtenir l’assentiment d’Archimède, d'Hipparque, de Ptolémée et de tous les géomètres de la Grèce? Pour faire triompher le nouveau système des préjugés les plus invétérés, que fallait-il, sinon l’exposer dans tous ses détails et avec tous ses avantages ? Voilà ce qui était impossible avant Ptolémée ; voilà ce que n’ont pu faire ni Aristarque, ni Philolaüs, ni Séleucus, puisqu’ils n’avaient point de tables des mouvements planétaires ; voilà l’obligation que nous avons à Copernic.
Copernic a fait un pas important, et sans lequel tout progrès ultérieur était impossible ; mais si l’esprit de réforme se fût borné à ce qu’avait osé Copernic, il faut l’avouer, l’Astronomie pratique eut gagné peu de chose au changement de système. Pour aller plus loin, il manquait au fondateur de l’Astronomie moderne une suite considérable d’observations plus précises et plus sûres, il lui manquait le goût et l’aptitude pour les
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longs calculs. Mais la vie de l’homme est si courte et ses forces sont si bornées ! Tycho-Brahé fit ces observations, qui manquaient à Copernic. L’astronome danois, en mourant, laissa Képler en possession de tout ce qui était nécessaire pour compléter la révolution commencée. Mais il faut dire aussi qu’il fallait que cet héritage tombât en des mains capables de le faire valoir (1).
L’astronome Delambre, on le voit, juge l’œuvre de Copernic sans enthousiasme et avec toute l’exactitude de l’analyste. L’auteur de la rénovation- du système du monde nous a donné la base de la réalité, sans pouvoir découvrir tous les détails qui devaient plus tard développer avec une extension si splendide lançon naissance du mécanisme del’ünivers. Aux observations patientes de Tycho-Brahé, aux recherches théoriques de Képler, s’ajoutèrent les discussions ingénieuses de Galilée, les calculs mathématiques de Newton, les travaux divers de Cassini, Roemer, Halley, Clairaut, Bradley, Lalande, Laplace, Bessel, et de cent autres de toutes les nations. Mais l’astronome polonais reste le père spirituel de la brillante famille des astronomes modernes*.
1. Delambpe, Histoire de r astronomie moderne. Discours préliminaire.