‹ Vie de Copernic et histoire de la découverte du système du mondeChapitre 55 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Son tombeau. — Ses reliques. — Sa mémoire.

La publication d’un ouvrage de la valeur et de l’importance de celui de Copernic aurait pu avoir de graves conséquences pour la tranquillité de son auteur. On ne renverse pas impunément les idoles anciennes. Tous ceux qui, par conviction, sont attachés aux croyances classiques et ne sentent pas le progrès de T’humanité ; tous ceux qui, par intérêt, redoutent l’innovation et la révolution, sont disposés à combattre, les premiers fièrement, les seconds hypocritement, les. tentatives faites en faveur du progrès et de la liberté. Les chaires officielles devaient inévitablement considérer d’abord l’ouvrage de Copernic comme un roman, en interdire ensuite la lecture si des espriis pénétrants semblaient en faire cas, et réunir leurs efforts pour s’opposer à l’avénement de la nouvelle doctrine qui devait les renverser. Le vénérable fondateur de l’astronomie moderne ne devait pas assister à cette phase.

MORT DE COPEJWIC.

Comme l’a si finement écrit Fontenelle, le nouveau système était humiliant. « Aussi, ajoute-t-il, Copernic lui-même se défiait-il fort du succès de son opinion. 11 fut très -longtemps à ne la. vouloir pas publier. Enfin il s’y résolut à la prière de gens très-considérables; mais aussi le jour qu’on lui apporta le premier exemplaire de son livre, savez-vous ce qu’il fit ?.... Il mourut! 11 ne voulut pas essuyer toutes les contradictions qu’il prévoyait, et se tira habilement d’affaire. »

Partir pour un autre monde au moment où il dépla- ' çait celui-ci et le renversait de sa base séculaire était, en effet, une manière originale d’éviter tous les embarras qui pouvaient résulter de cette révolution. Il est possible que dans son sentiment intime il ait reculé à dessein jusqu’au dernier moment la publication de son œuvre. Cependant il ne semble pas que Copernic ait craint ni prévu les obstacles que les corps ecclésiastiques, alors à la tête de l’enseignement , devaient mettre à la propagation de la vérité. Pendant toute la durée du siècle qui vit paraître la théorie copernicienne, du reste, il n’y eut aucun empêchement, et elle passa pour ainsi dire inaperçue : elle restait alors à l’état d’hypothèse, et n’était point enseignée. Quelques astronomes seulement y prenaient garde, l’examinaient et l’adoptaient : elle était encore ésotérique. Ce n’est qu’au commencement du siècle suivant, lorsque Galilée tout en professant le système de Ptolémée se passionna peu à peu pour le nouveau et voulut le substituer à l’ancien, en déclarant qu’il n’était pas contraire aux Écritures, c’est alors seulement que les

Conseils ecclésiastiques intervinrent et s’y opposèrent.

Le premier exemplaire imprimé fut apporté à l'illustre septuagénaire quand déjà, paralysé de corps et d’esprit, il se préparait à mourir. 11 vit le volume, il put encore le toucher; mais sa pensée n était plus aux choses temporelles . 11 mourut quelques jours plus tard, le 24 mai 1543 (1). Deux ans auparavant, une partie importante de sa doctrine avait été déjà répandue dans le public, par une lettre imprimée de l’un de ses plus ardents disciples, Joachim Rheticus, à Jean Schoner,

1. On lit dans la Vie de Copernic par Gassendi, annexée à sa biographie de Tycho : « Eodem die et horis non mullis priusquam animarn efllaret. » Mais Schubert, dans son Astronomie, , l re partie, p. 1 15, et Robert Small, dans le savant ouvrage intitulé Account of the astron. discovcries of Kepler, 1804, p. 92, ont démontré que Copernic mourut quelques jours et non quelques heurts après la publication de son ouvrage. Le directeur des archives de Kœnigsberg, Voigt, a publié une lettre écrite au duc de Prusse, après la mort de Copernic, par un chanoine d’Ermeland, George Donner, où il est dit « que le digne et honorable docteur Nicolaus Koppernik a laissé échapper son ouvrage quelques jours avant de quitter cette terre, comme le cygne chante avant de mourir. » D’après la tradition commune, le livre avait été commencé en 1507, et il était tellement avancé en 1530, que l'auteur se contenta d’y apporter plus tard quelques rares améliorations. Le cardinal Schonberg en pressait déjà la publication, dans une lettre écrite de Rome en novembre 1530; il voulait en faire prendre une copie par Théodore de Reden et sc la faire adresser. Copernic ditlui-inèmc, dans sa dédicace au pape Paul 111, qne l’entier achèvementde l’ouvrage a rempli un espace de quatre fois neuf années (quartum novennium.) Si l’on songe combien il fallait de temps pour imprimer un écrit de 400 pages, il est vraisemblable que la dédicace ne fut pas écrite dans l’année de sa mort, arrivée en 1543 : d’qù l’on peut conclure, en défalquant de cette ‘date trente-six années, que Copernic se mit à l’œuvre non pas après, mais avant l’an 1507. A. de Humbolàt.

MOKT DE COPERNIC.

professeur de Nurenberg. Ce n’est pourtant ni le succès du système de Copernic, ni la théorie renouvelée du Soleil central et du double mouvement que décrit la Terre, qui, un peu plus de cinquante ans après, conduisirent aux brillantes découvertes astronomiques par lesquelles s'ouvre le xvu c siècle. Les découvertes, qui complétèrent et agrandirent le système de Copernic, ont pour cause l’invention fortuite du télescope. Mais^ fortifiés et élargis par les résultats de l’astronomie physique, tels que les observations faites sur le système des satellites de Jupiter et sur les phases de Vénus, les principes de Copernic ont frayé à l'astronomie théorique des voies qui devaient conduire à un but plus sûr et provoquer la recherche des problèmes, dont la solution exigeait le perfectionnement du calcul analytique. De même que George Purbach et Regiomontanus ont eu une heureuse influence sur Copernic et ses disciples, Rheticus, Reinhold et Mœstlin, ceux-ci à leur tour agirent sur les travaux de Képler, de Galilée et de Newton, bien qu’ils en soient séparés par un plus long espace de temps. Ainsi, un lien intellectuel rattache le xvn e siècle au xvi e ; et l’on ne pourrait retracer l’agrandissement que la contemplation du monde a dû, dans le xvn° siècle, à l’astronomie, sans rechercher l’impulsion que cette période avait reçue de la précédente.

t Le vénérable astronome, disons-nous, eut à peine le bonheur de voir son ouvrage imprimé. Dès qu’il fut achevé, Rheticus en envoya le premier exemplaire à son auteur. Il en était temps. L’àge avancé, les fatigues,

les adversités avaient brisé le corps de l’illustre mathématicien. Un écoulement de sang joint à la paralysie du côté droit le mirent au lit, et le rendirent incapable de tout travail intellectuel. Sa mémoire s’affaiblissait visiblement, bientôt ses forces l’abandonnèrent entièrement. Quand ses amis lui apportèrent l’exemplaire de son ouvrage imprimé, ses derniers moments approchaient. Le philosophe le vit d’un œil satisfait, le toucha de ses mains affaiblies, mais bientôt l’homme pieux se rappela qu'il fallait paraître devant le Juge suprême, il abandonna le livre et ne s’occupa que du salut de son àme.

11 rendit le dernier soupir à l’àge de soixante-treize ans, pleuré par les habitants de la commune qu’il avait comblésde bienfaits, regretté par ses amis, peu apprécié par ses contemporains. Un petit nombre seulement d’hommes supérieurs reconnaissaient dans Copernic le révélateur de l'harmonie sidérale. Les guerres continuelles que la Pologne fut forcée de soutenir ne lui laissèrent pas le temps de rendre à Copernic un hommage digne de lui. L’Europe, occupée des luttes religieuses provoquées par la révolte de Luther, ne fit pas attention à la fin de l’homme dont le génie a imprimé une si grande impulsion à l’intelligence humaine.

Le corps de Copernic fut déposé dans l’église de Warmie. Une pierre modeste, avec une inscription analogue, indiquait aux passants que dans cet endroit reposait plutôt un humble pécheur qu’un savant qui illustra sa patrie et honora la science. Voici celte, inscription :

Page 1