‹ Vie de Copernic et histoire de la découverte du système du mondeChapitre 58 sur 68 · I.E TOMBEAU DE COPERNIC · texte numérisé non relu

I.E TOMBEAU DE COPERNIC

Au commencement de notre siècle, le 12 août 1802, deux compatriotes de Copernic, fervents admirateurs de son génie, visitèrent Warmie et cherchèrent à reconnaître les derniers vestiges que le temps pouvait avoir laissés de l’observatoire du vénérable astronome. C’étaient l’historien Thadée Czaçki et le poète Martin Molski.

Un pasteur luthérien habitait la maison de Copernic. On voyait encore, au-dessus d’une cheminée, des vers écrits de la main du chanoine. Une ouverture ovale, pratiquée au-dessus de la porte pour faire aboutir les rayons du soleil à un point marqué dans la seconde chambre, était bouchée depuis quinze ans seulement, et était restée pendant deux siècles et demi à l’état de gnomon. La tour voisine, où Copernic passait ses nuits, était transformée en prison.

De Warmie, les visiteurs se rendirent à.Frauenbourg. « En nous dirigeant vers l’église, où reposaient les

Depuis l’instant de la naissance de Copernic jusqu’à sa dernière heure, tous les événements les plus importants de sa vie y sont racontés avec la plus précieuse exactitude. Copernic est né à Thorn, il est élève de l’Université de Cracovie. Il part pour l'Italie, professe le cours de mathématiques à Rome, et revient dans sa patrie. Nommé chanoine de Warmie. il élabore son immortelle œuvre de Revolutionibus. Appelé à représenter le chapitre, il le défend contre les attaques des chevaliers teuloniques. A la Diète de Grudzionz, il tâche de relever le commerce et l’industrie par la refonte et la réforme de la monnaie. Charitable, généreux, il aide les pauvres de sa bourse et de ses conseils. Enfin, il meurt estimé par quelques amis, et tourné en ridicule par les histrions. Tous ces détails, ainsi qu’une courte analyse de son livre, se trouvent dans Gassendi, de môme que* plusieurs poésies de Tycho et d’autres auteurs.

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cendres de Copernic, disent-ils, nous avions son nom à la bouche. Les vieillards et les jeunes gens, accoutumés dès l’enfance à prononcer ce nom avec attendrissement, laissant à l'admiration des savants les productions sublimes du génie de l’astronome, rappelaient son souvenir à la vue de ce qui les intéresse de plus près, à la vue de la fontaine qui porte son nom.

« Nous entrâmes dans l’église. Près de l’autel affecté au canonicat de Copernic, était une pierre sépulcrale, enveloppée en partie par une balustrade de marbre, qui entoure le grand autel. Des sphères grossièrement gravées, et les lettres Nicol... indiquaient le lieu où reposaient les restes précieux du grand homme. Le chapitre permit avec sympathie de faire l’examen du tombeau. En lavant la pierre, on parvint à distinguer les lettres Nicol... Cop us; et dans la se-

conde ligne: Obiit et N. M..., le reste des lettres étaient effacées. La pierre étant levée, on fouilla à l’ouverture ; car avant- le dix-huitième siècle, les chanoines de Warmie n’avaient point de tombeaux particuliers. Nous avons été présents à l’ouvrage.... On ne découvrit que quelques ossements à demi pourris. Le chapitre a retenu un sixième de la dépouille mortelle de Copernic, et nous emportâmes le reste, avec un certificat en forme, muni de la signature des premiers prélats du chapitre; nous envoyâmes à l'église de Pulawy un tiers de ces reliques, et nous gardâmes les deux tiers pour la société.

« Nous n’avons rien épargné pour découvrir quelques écritures de Copernic...., on trouve de ses

signatures sur les actes du chapitre. Les habitants de Frauenbourg nous assuraient qu'on avait longtemps conservé quelques instruments travaillés par Copernic lui-même. On sait que Tycho s’était vanté de posséder des règles parallactiques, faites en bois de la propre main de cet homme, comme il l’appelle, incomparable. 11 les avait reçues en présent de Hannow, chanoine de Warmie. Tous ces souvenirs ont péri. Les personnes mêmes qui nous disaient avoir encore vu quelques-uns de ces instruments ne s’accordaient point dans leurs récits, ni sur leur nombre, ni sur leur nature et leur forme. Les manuscrits de Copernic auront probablement subi le même sort. (1) »

Àrago rapporte qu’en 1807, l’empereur Napoléon,

1. Cette recherche des dernières reliques du vénérable astronome remet en mémoire la circonstance bizarre à laquelle on doit d’avoir retrouvé une partie des manuscrits de Galilée. Dans le printemps de l’année 1 739, deux savants italiens Lami et Nelli allèrent déjeuner dans une taverne, à Florence, portant pour enseigne : Auberge du pont ; chemin faisant ils entrèrent chez un charcutier renommé et y achetèrent un saucisson de Bologne qui leur fut remis enveloppé dans un papier. Arrivés à l’auberge, Nelli remarqua que l’enveloppe du saucisson était une lettre de Galilée, il la nettoya aussi bien qu’il le put avec sa serviette et la mit dans sa poche, sans (lire à Lami un seul mot de sa trouvaille. Rentré en ville, ÎS'elli se rendit à la boutique du charcutier, lequel lui dit qu’il achetait souvent au poids des papiers semblables à la livre, à un domestique qu’il ne connaissait pas. Nelli obtint tout ce que le marchand de saucissons avait de papiers, et avant guetté pendant plusieurs jours l’arrivée du domestique inconnu, il fut mis en possession, au prix d’une certaine somme, de tout ce qui restait encore des précieux trésors que Viviani, 'élève et l’ami de Galilée, avait cachés par prudence quatre-vingt-dix ans auparavant dans une grande malle.

en passant par Thorn désira recueillir personnellement tout ce que la tradition avait conservé sur Nicolas Copernic. 11 apprit que la maison de l’illustre astronome était occupée par un tisserand. 11 s’y fit conduire. Cette habitation de très-mince apparence se composait d'un rez-de-chaussée et de deux étages. Tout y était conservé dans l’état primitif. Le portrait du grand astronome était suspendu au-dessus du lit dont les rideaux de serge noire dataient du vivant de Copernic ; sa table, son armoire, ses deux chaises, tout le mobilier du savant était là!

L’empereur demanda au tisserand s’il voulait lui vendre le portrait du grand homme, qu’il aurait fait transporter dans le musée Napoléon, au Louvre ; mais l’artisan refusa, car il considérait ce portrait comme une sainte relique qui portait bonheur. L’empereur n’insista pas et respecta celle touchante superstition (1).

En quittant la maison de Copernic, Napoléon alla à l’église Saint-Jean, visiter le tombeau de l’auteur de l’ouvrage sur les Révolutions cclcstcs. 11 le fit réparer avec soin, et transporter à côté du mailre-aulel, afin qu’il fût visible de tous les points de l’église. Ces travaux se firent aux frais de Napoléon.

Staszye, président de la société des amis des sciences à Varsovie, conçut, vers 1820, l’idée d’élever Une sla-

1.11 y a à l'Observatoire de Paris un grand portrait de Copernic-, peint en 1735, d’après un portrait original conserve à la bibliothèque de Thorn, au-dessous duquel on lit l’épitaphe primitive du modeste tombeau du chanoine, que nous avons rapportée plus haut.

LA MJÊM01UE DE COPEllXIC.

tue à Copernic. 11 ouvrit à cet égard une souscription nationale, et en même temps confia à l’un des plus habiles sculpteur de l’Europe, l’exécution d’une statue en marbre destinée à orner la place principale de la capitale de la Pologne. Son appel fut entendu et par toute la Pologne et par l’illustre Thorwaldsen. Les offrandes arrivèrent de toutes les classes de la société de Varsovie et

de toutes les contrées de l’ancienne Pologne. Staszye se

signala par sa générosité. Les fonds furent réunis. Thorwaldsen se sentit appelé à réparer l’injustice de trois siècles, et à créer une œuvre qui fût digne de témoigner de la reconnaissance de toute une nation. La statue de Copernic est au nombre de ses plus belles créations. L’astronome polonais est représenté assis, tenant dans sa main un planétaire et contemplant les deux.

Le monument fut achevé dans les ateliers de Rome, et transporté avec soin à Varsovie. Staszye n’existait plus quand l’œuvre de Thorwaldsen toucha le sol de la Pologne. Julien Ursin Niemawiez, nommé à sa place président de la société des amis des siences, fut invité à présider à l’inauguration du monument. Le 5 mai' 1829 fut désigné pour cette fête nationale. Des chœurs de chant, accompagnés d’un magnifique orchestre, devaient faire entendre des hymnes en l’honneur du restaurateur de l'astronomie. La société des amis des sciences devait se rendre en grande pompe de son palais à l’église Sainte-Croix, pour y entendre une messe et adresser ses prières et ses remerciements à l’Éternel. Ce n’était qu’-après l’accom-

plissement de cet acta religieux que la société devait se rendre auprès du monument. Niemawiez avait été chargé de prononcer un dTscours, après lequel l’œuvre de Thorwaldsen devait être enfin découverte aux yeux de la population. Tel était le simple programme de cette fêle. Si l’État n’y prit aucune part, si le gouvernement ne fut pour rien dans cet acte de reconnaissance! nationale, il ne faut pas oublier que la Pologne était gouvernée alors par le czar ou plutôt par le grand-duc Constantin, frère aîné de l’empereur Nicolas. Les espions effrayèrent le prince en l’avertissant que cette fête n’était qu’un prétexte et l’insurrection le but réel. Novosilhzof, sénateur de l’empire russe, ennemi implacable du nom polonais, accourut auprès du prince et l’engagea à refuser son conscntemenl. « La foule, dit-il, prendra part' à cette manifestation. Qui est-ce qui préside à cette fête? Un homme généralement connu par son patriotisme, qui n’a qu’à prononcer un mot pour faire saisir par toute celte masse, venue pour honorer la mémoire d’un astronome, les armes au nom de l’indépendance et de la nationalité etc. »

Le prince défiant fit appeler le président de la société des amis des sciences, se fit montrer son discours, se fâcha, s’emporta, menaça, exigea des changements dans son allocution et enfin consentit à laisser célébrer l’inauguration, non toutefois sans prendre des mesures et sans le rendre personnellement responsable de ce qui pourrait advenir.

L’inauguration se fit par un ciel nuageux. La rue principale par laquelle devait passer la société des amis des

l,A MÉMOIRE de copebnic.

sciences, ainsi que la place désignée à l’emplacement du monument, était encombrée par la foule. Hommes, femmes, vieillards et enfants, "riches et pauvres se pressaient avec une égale ardeur pour manifester leur joie, pour prendre part à la cérémonie qui était en même temps un hommageet une réparation, un tributpayé au génie et l’expression de la reconnaissance de la postérité. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et garnies de guirlandes de fleurs. Varsovie tout entière, augmentée par la population des environs, était debout, témoin de cet acte solennel. La musique, les chants et les hymnes retentissaient. Bientôt le cortège de la Société se dirige vers l’église de Sainte-Croix, temple vaste et majestueux, qui élève ses tours gothiques au-dessus de la capitale. L’église est rejnplie de monde, mais l’autel est désert. L’heure se passe, et pas -un prêtre ne paraît pour célébrer le service divin. On apprend alors que les moines ignorants ne veulent pas faire de prières pour un homme qui a publié une œuvre condamnée par la congrégation de l'Index. Ils ne savaient sans doute pas que cet arrêt avait été réformé et annulé plus lard. La foule consternée dut abandonner l’église !

Mais il sembla que le ciel lui-même se fût chargé de réparer cet oubli du plus sacré des devoirs. A peine Niemawiez a-t-il terminé son discours, à peine a-t-on découvert la statue de Copernic, que le ciel couvert commence à s’éclaircir, et le premier rayon de soleil tombe sur le front de l’astronome polonais, qui revivait au centre de la Pologne par le ciseau de Tliorwaldsen. La foule poussa des cris d’enthousiasme en y

mêlant des larmes de joie. La présence des armées russes, le silence et la défiance du pouvoir, la surveillance soupçonneuse des agents du grand duc, donnaient en même temps à ce jour mémorable une teinte mélancolique. Aujourd’hui tout homme qui s’incline devant le génie de Copernic, en passant par la capitale de la Pologne, s’arrête devant l'œuvre de Thorwaldsen, et peut contempler ce monument qui rappelle tant de services et tant d’ingratitude. La pensée se reporte sur le long cortège de martyrs qni furent punis par cela même qu’ils s’étaient élevés au-dessus de leurs contemporains: Christophe Colomb mis aux fers, Galilée emprisonné, Kepler mourant de faim, Copernic tourné en ridicule et auquel les prêtres de Sainte-Croix refusent une cérémonie au dix-neuvième siècle. On se rappelle que son observatoire est changé en cachot par les Prussiens, et que ses restes mortels dispersés n’ont pas encore d’asile.

Cet acte du clergé de Varsovie, accompli en plein xix e siècle, ne peut manquer, dit Arago, d’éveiller les plus pénibles sentiments dans tous les cœurs 'honnêtes. Il est des hommes qui semblent prendre à tâche de marcher toujours à la remorque de leur siècle et de se montrer les partisans des superstitions dont l'humanité a eu tant à souffrir. Hâtons de tous nos efforts la propagation des lumières ; c’est le seul moyen de diminuer le nombre des fanatiques, qui suivant l’expression du poète, sont

Au char de la raison attelés par derrière.

Le quatre centième anniversaire de la naissance de l’immortel astronome, que les savants polonais se proposent de fêter prochainement à Thorn même avec une grande solennité, réunira sans doute des suffrages plus unanimes. Emettons-en du moins le vœu pour l’honneur de l’humanité. Mais peut-être la Prusse militaire et despotique, sous laquelle les provinces polonaises gémissent comme notre Alsace et notre Lorraine, ne permettra-t-elle pas de célébrer librement la gloire d'un héros du travail et de la pensée, qui n’a jamais tiré le glaive du fourreau, et n’a vécu que pour faire le bien et affranchir' les consciences.

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