‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 100 sur 313 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

à la hâte de quinze signatures et adressée à M. Jouffroy. Cette fois, il ne put se dispenser de lire cette pièce. Le nombreux auditoire , composé de plus de deux, cents personnes , écouta avec respect la profession de foi des signataires ; le philosophe s'agita en vain pour y répondre; il se confondit en excuses, assurant qu'il n'avait pas voulu attaquer le christianisme en particulier, qu'il avait pour lui .une haute vénération, qu'il s'efforcerait à l'avenir de ne plus en blesser les croyances. Mais surtout il se vit forcé de constater un fait bien remarquable et bien encourageant pour ses jeunes adversaires : « Messieurs, dit-il, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme. Les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance; aujourd'hui, les esprits ont bien changé, l'opposition est toute catholique. »

Dès ce jour, les professeurs de la Sorbonne devinrent plus mesurés dans leur langage, et mirent plus d'impartialité dans leurs jugements. Ozanam les fit reculer par les armes de la science dont ils croyaient avoir seuls le monopole. C'est ainsi qu'ils apprirent à connaître celui qui plus tard devait s'asseoir au milieu d'eux, et devenir leur collègue.

Afin d'offrir à la jeunesse chrétienne un antidote contre les doctrines rationalistes de l'enseignement universitaire, Ozanam et ses amis obtinrent de M. l'abbé Gerbet une série de conférences. L'on put dire alors que la lumière brillait dans les ténèbres. Tous les quinze jours, le jeune prêtre donnait une leçon, dont l'objet était la philosophie de l'histoire. Après trois séances seulement, la salle ne pouvait déjà plus con-

tenir les auditeurs. Outre ces jeunes gens, avides des vérités chrétiennes, qui s'y pressaient en foule, on y voyait bon nombre de célébrités de l'époque , telles que MM. de Potter, de Sainte-Beuve, Ampère fils, recevant avec transport les enseignements de la foi catholique, présentés, il est vrai, avec une élévation de pensées et une modestie qui enlevaient tous les suffrages, sans les avoir cherchés.

Cette parole douce , simple , et en même temps pleine de noblesse et de conviction, formait un contraste frappant avec celle des professeurs universitaires de l'époque. Ceux-ci, gonflés d'orgueil, ayant une haute idée d'eux-mêmes, méprisant les autres, affichaient avec audace leur amour- propre dans leurs discours, leurs écrits, leur geste, leur tenue, et dans toute leur personne. On les voyait briguer les applaudissements de la jeunesse qui les écoutait. Ils se posaient en oracles, et, chaque jour pourtant, des contradictions, des absurdités, des aveux involontaires leur échappaient. Fautil s'étonner si l'humble orateur chrétien, inspiré par le souffle divin de la vérité, faisait pâlir ces tristes champions de l'erreur?

C'est à ces savantes et pieuses conférences qu'allaient se retremper les jeunes étudiants qui défendaient si généreusement leur foi. Ils y goûtaient le bonheur de voir leur cause soutenue par la vertu et le talent, puis en s'affermissant eux-mêmes dans la saine doctrine, ils apprenaient aussi les ressources variées de la stratégie chrétienne. Ils en sortaient pleins d'ardeur et de dévouement , et prêts à se mesurer courageusement avec les ennemis du catholicisme.

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La lutte qu'ils avaient engagée à la Sorbonne contre les professeurs, devant un nombreux auditoire, et qui fut le début de celle que soutint Ozanam pendant toute sa vie en faveur de la vérité, avait profondément ému ceux de ses condisciples qui ne partageaient pas ses principes. Plusieurs d'entre eux , parmi lesquels se trouvaient quelques saint-simoniens, jetèrent un défi aux défenseurs du dogme catholique. Ozanam et ses amis relevèrent le gant. Une tribune fut improvisée chez le vénérable M. Bailly, à l'ancien local de la Société des bonnes études , dont nous parlerons plus tard. Les combattants entrèrent dans l'arène. Les uns défendaient leur incrédulité attaquée, les autres prouvaient l'antiquité et la divinité de leur foi. Un jury d'honneur prononçait à qui appartenait la victoire. Tout se passait avec un ordre et une convenance que l'on n'aurait jamais cru pouvoir attendre de la part de jeunes gens échauffés par des discussions dont l'objet touchait à tout ce qu'il y a de plus intime, aux convictions les plus profondes. Souvent, dans ses épanchements fraternels, Frédéric nous a entretenus de ces premiers faits d'armes, et nous possédons même les notes de l'un de ces tournois religieux. Quelque imparfaites qu'elles soient, elles pourront donner une idée de la science précoce que déployaient les combattants des deux partis. On y verra aussi les ménagements , l'urbanité et l'enjouement même qui présidaient à leurs controverses. Nous nous bornerons à indiquer le plan , et à citer quelques passages.

Un M. B*" avait entrepris de prouver la dissolution du catholicisme par l'histoire des révolutions et par

l'anarchie actuelle de ses doctrines. Yoici la réponse d'Ozanam à ses adversaires :

« Quand les sauvages d'Amérique s'apprêtent à de sanglants combats contre leurs frères de la solitude , ils entonnent un chant de guerre solennel, ils publient leurs victoires futures, et comptent par avance les chevelures de leurs ennemis. Telle est, d'après les récits des voyageurs , la coutume des Hurons et des Iroquois. Telle aussi paraît être la coutume de M. B**\

« En présence de la polémique qu'il va commencer, un enthousiasme pindarique s'empare de son âme ; il ne nous a annoncé qu'une escarmouche, et voilà qu'il compare notre humble discussion à la lutte merveilleuse de David et du géant Goliath. »

Après un exorde enjoué et spirituel , il rappelle les objections multipliées de son adversaire sur des sujets complètement disparates , et , après avoir montré l'espèce d'habileté de cette tactique , il s'empare de la principale difficulté qui lui est signalée, et circonscrit adroitement, à son tour, le terrrain sur lequel doit se livrer le combat.

« M. B***, dit-il, prétend que le catholicisme a fini son œuvre , et qu'il est aujourd'hui plongé dans l'anarchie et dans, une cruelle insouciance pour le bonheur du genre humain ; c'est dans ce champ clos que nous allons le suivre. »

Ozanam proclame d'abord que l'Église ne réside pas seulement dans son chef, dans ses docteurs et dans ses prêtres; mais qu'elle embrasse encore tous ceux qui confessent la foi catholique, et qui prient avec un même cœur. Il décrit ensuite, dans un style brillant et élevé,

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