CHAPITRE V
qui vous vantez d'être catho'iques, que faites-vous? Où sont les œuvres qui démontrent votre foi , et qui peuvent nous la faire respecter et admettre? Ils avaient raison, ce reproche n'était que trop mérité '. Ce fut alors que nous nous dîmes : Eh bien ! à l'œuvre ! et que nos actes soient d'accord avec notre foi. Mais que faire? que faire , pour être vraiment catholique , sinon ce qui plaît le plus à Dieu? Secourons donc notre prochain, comme le faisait Jésus- Christ, et mettons notre foi sous la protection de la charité. »
Ozanam sortait de l'une des conférences d'histoire dont nous avons parlé dans le chapitre précédent; la polémique religieuse en avait été le principal objet. C'était celle où les jeunes philosophes avaient sommé les étudiants catholiques de montrer leurs œuvres à l'appui de leur foi. 11 se retirait tout pensif et tout triste, réfléchissant à la justesse de l'espèce de défi que leurs adversaires leur avaient jeté, lorsqu'il rencontra au seuil de la porte l'un de ses condisciples, M. Letaillandier, qui était aussi profondément affecté de ce qu'il venait d'entendre : Que faut- il donc faire pour être vraiment catholique? se dirent-ils. Ne parlons pas tant de charité, faisons- la plutôt , et secourons les pauvres.
Le soir même, honteux d'avoir compris si tard la charité pratique , tous deux portaient de leurs propres mains, à un pauvre de leur connaissance, le peu de bois qui leur restait pour se chauffer pendant les derniers jours de l'hiver. Telle fut l'étincelle qui devait,
1 Voir l,i uote n° III.
peu de temps après, embraser la société de Saint- Vincent-de-Paul du feu divin de la charité.
MM. Ozanam et Lallier se réunirent presque aussitôt, chez M. Lamache, l'un de leurs condisciples, qui demeurait à l'hôtel Corneille. On y parla de la conversation qui avait eu lieu avec M. Letaillandier , et dans laquelle l'on s'était demandé s'il ne serait pas possible d'avoir une réunion chrétienne consacrée , non à des discussions, mais à des œuvres de charité. On ne décida rien de précis. Il ne fut pas donné suite à cette idée ce jour-là. On se promit seulement de continuer à se voir pour agir d'un commun accord, dans la conférence d'histoire.
Cependant il se faisait au fond du cœur de cette jeunesse chrétienne un travail mystérieux , dont tous avaient conscience , sans savoir encore quelle en serait la manifestation. Au bout de quelques jours, c'était au printemps 1833, on s'était donné rendez-vous petite rue des Grès, dans la chambre d'étudiant de M. Serre, parce qu'on s'y trouvait moins à l'étroit. On s'entretint d'abord de la conférence d'histoire ' et des luttes que l'on y soutenait; mais, par une inspiration spéciale du divin Esprit, la pensée d'une réunion exclusivement chrétienne s'empara de la petite assemblée, et l'un de ses membres s'écria : Fondons une conférence de charité.
Ce membre pourrait bien être Ozanam, et ce qui
1 La conférence d'histoire existait chez M. Bailly avant l'arrivée d'Ozanam à Paris. Cet excellent homme avait établi des conférences de droit, d'histoire et de philosophie qui se tenaient chez lui. Ozanam , y ayant été admis , en devint le coryphée et l'un des plus ardents recruteurs.