CHAPITRE V
Lorsque la Providence eut multiplié d'une manière si imprévue les membres de la société de Saint-Yincentde-Paul, les fondateurs, s'inspirant de l'esprit de leur saint patron , bien loin de vouloir innover et devancer les desseins de Dieu , s'appliquèrent à les étudier et s'efforcèrent de les suivre.
Or tout homme qui se trouvait alors comme nous au sein de la capitale doit se rappeler les défiances, les préjugés, quelque injustes qu'ils pussent être, dont la jeunesse d'alors était circonvenue. Les mauvais journaux , après avoir dénigré les jésuites dans les pamphlets qui remplissaient tous les jours leurs feuilles , s'acharnaient à diffamer la religion et tout ce qui s'y rattachait; à les entendre, tout prêtre était un jésuite, et toutes les œuvres dirigées par un ecclésiastique étaient marquées au sceau d'une impitoyable flétrissure, comme la société de Jésus , dont elles étaient réputées la ténébreuse invention, et un moyen plus ou moins politique de s'assurer une influence ambitieuse.
Cependant, quel but se proposaient les premiers membres de la société de Saint -Vincent -de- Paul, dès qu'ils crurent voir que le Seigneur ne voulait point que le flambeau de leur charité fût placé sous le boisseau, mais bien en un lieu élevé, afin qu'il pût y attirer à lui les âmes de la jeunesse chrétienne? Nous trouvons ce but parfaitement exprimé dans une lettre écrite par Ozanam lui-même, une année plus tard, à l'un de ses amis. Cette lettre est datée de Lyon, le 4 novembre 1834 :
« Le but que nous nous proposons à Paris n'est pas absolument le même que celui que vous vous proposez,
je pense, en province. A Paris, nous sommes des oiseaux de passage , éloignés pour un temps du nid paternel, et sur lesquels l'incrédulité, ce vautour de la pensée, plane pour en faire sa proie. Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du catholicisme, et disséminées au milieu d'une foule inepte et sensuelle ; nous sommes des fils de mères chrétiennes, arrivant un à un dans des murs étrangers, où l'irréligion cherche à se recruter de nos pertes. Eh bien ! il s'agit avant tout que ces faibles oiseaux de passage se rassemblent sous un ab.ri qui les protège , que ces jeunes intelligences trouvent un point de ralliement pour le temps de leur exil, que ces mères chrétiennes aient quelques larmes de moins à répandre, et que leurs fils leur reviennent comme elles les ont envoyés. Il importait donc de former une association d'encouragement mutuel pour les jeunes gens catholiques, où l'on trouvât amitié, soutien, exemple; où l'on rencontrât, pour ainsi dire, un simulacre de la famille religieuse dans laquelle on avait été nourri; où les plus anciens accueillissent les nouveaux pèlerins de la province , et leur donnassent une espèce d'hospitalité morale. Or le lien le plus fort, le principe d'une amitié véritable, c'est la charité ; et la charité ne peut exister dans le cœur de plusieurs sans s'épancher au dehors ; c'est un feu qui s'éteint faute d'aliments ; et l'aliment de la charité, ce sont les bonnes œuvres '. »
Il est évident que lorsque les premiers membres de la société de Saint-Vincent-de-Paul formèrent la réso-
1 Lettres, t. I, p. 133.