CHAPITRE V
lution de se livrer aux œuvres de charité, il n'y avait pour eux aucune obligation d'en informer l'autorité ecclésiastique, ni d'obtenir son approbation pour exécuter leur pieux dessein. Il nous paraît également certain que, pour atteindre le but qu'ils se proposaient, ils ne pouvaient suivre les anciens errements , ni se conformer aux usages suivis jusqu'alors. Les préventions qu'inspirait à cette époque le clergé aux chrétiens médiocrement instruits et peu pratiquants, auraient été tout d'abord un motif de répulsion pour les jeunes gens sur lesquels on voulait précisément exercer une salutaire influence. Ils n'auraient jamais voulu entrer dans une société qui eut été aussitôt regardée comme une œuvre jésuitique , si -l'on avait pu même seulement soupçonner que les prêtres en étaient les instigateurs. Au reste , à défaut de préjugés, le respect humain les en aurait éloignés ; les quolibets et les railleries les plus offensantes ne leur auraient assurément pas manqué, si le clergé avait eu la haute main sur cette association. On oublie trop que les peuples ne sont pas faits pour les institutions, mais les institutions pour les peuples, et que par conséquent leur forme doit varier selon les besoins de l'époque pour laquelle elles sont créées, pourvu toutefois qu'il n'y ait rien , ni dans leur but ni dans les moyens qu'elles emploient pour y parvenir, qui soit contraire à la foi, aux mœurs et au gouvernement de l'Église. C'est à ce dernier point de vue surtout que la société de Saint-Vincent-de-Paul semblait, au premier abord, déroger aux usages séculaires de la sainte Église, qui n'avait jusqu'alors autorisé aucune association catholique sans lui imposer un directeur spirituel ecclésiastique.
Il faut d'abord remarquer que, quoique cette jeune société n'eût pas cru devoir suivre les anciens usages établis pour toutes les confréries , par les motifs que nous avons indiqués plus haut, jamais pourtant elle ne s'était placée en dehors de l'autorité ecclésiastique. Jamais ses conférences ne s'étaient introduites dans aucun diocèse sans l'assentiment de l'Ordinaire; jamais elles ne s'étaient réunies dans aucune paroisse sans le consentement du curé. Celui-ci était toujours instamment prié, comme nous l'avons dit plus haut, d'assister le plus souvent possible aux séances , et toujours aussi ses avis et ses conseils étaient accueillis avec une humble déférence.
La Providence, d'ailleurs, dévoilant peu h peu ses desseins, semblait vouloir répandre cette pieuse association dans l'univers entier. Il fallait donc, pour conserver l'unité d'esprit, un centre unique d'action et un même règlement pour tous; or il est facile de comprendre que cette unité aurait été immédiatement rompue, si chaque évêque eût organisé les conférences de son diocèse, et refondu leur règlement, selon qu'il l'aurait jugé convenable.
Au reste, ce qui coupe court à toute difficulté sur ce point, et ce qui démontre d'une manière péremptoire que les fondateurs n'ont pas fait fausse route, c'est l'approbation que la société de Saint- Yincent-de-Paul a reçue de deux souverains pontifes , Grégoire XVI et Pie IX , qui ont trouvé bon qu'elle prît et gardât le caractère à' œuvre laïque , humble auxiliaire du clergé, mais non soumise à sa direction, et jugé qu'ainsi constituée, elle pourrait servir utilement les intérêts de