CHAPITRE VI
La fidélité d'Abraham aux ordres de Dieu lui mérita cette magnifique promesse : « Je ferai sortir de toi une grande nation, et je te bénirai et je gloriûerai ton nom, et tu seras béni. »
Nous sommes loin, sans doute, de vouloir mettre sur la même ligne nos huit étudiants avec le saint patriarche Abraham ; mais ne semble t-il pas qu'une bénédiction semblable, quoique dans des proportions in • uniment plus modestes, ait été répandue sur la société naissante de Saint-Vincent-de-Paul?
Ozanam entrevoyait lui-même le développement de cette petite société et la multiplication de ses membres, lorsqu'il écrivait à un de ses amis : « Ne doutons pas que saint Vincent de Paul n'ait eu une vision anticipée d(!S maux et des besoins de notre époque. 11 n'était pas homme à fonder sur le sable, ni à bâtir pour deux jours. La bénédiction du quatrième commandement est sur la tête des saints ; ils honorèrent leur Père céleste, ils vivront longuement. Une immortalité terrestre leur est décernée. C'est pourquoi les Augustin, les Benoît, les Bruno, les François, qui dorment depuis quinze, douze, huit, six siècles dans la poussière, ne cessent pas d'avoir leur postérité spirituelle, leurs représentants, debout au milieu des ruines du passé. L'astre de saint Vincent de Paul, monté plus tard sur l'horizon, n'est pas destiné sans doute à fournir une moins longue carrière. Marchons à sa lueur. Honorons aussi notre père en la personne de ce patron si digne d'amour, et ?wus vivrons longtemps. Nous verrons peut-être un jour les enfants de notre vieillesse trouver un large abri sous cette institution dont nous avons vu
les frêles commencements. Autour de nous montera, toujours croissant, le flot de la génération catholique, et nous apercevrons le moment où il débordera pour inonder et renouveler la face de notre pauvre patrie l. »
Convaincu désormais qu'il entrait dans les desseins de la Providence de répandre le plus possible la nouvelle association , non seulement dans toute la France, mais encore dans tout l'univers catholique, Ozanam y mit tous ses soins et y employa tout son zèle , jusqu'à son dernier soupir, comme nous le verrons plus tard.
Le jour où la conférence de charité prit la résolution de se scinder en plusieurs sections particulières, la Société reçut une impulsion nouvelle. Chaque conférence devint un centre où les recrues furent faciles. Aussi, bientôt après la division dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, la pieuse association put compter quatre conférences : celles de Saint-Etiennedu-Mont, de Saint-Sulpice , de Saint-Philippe-du-Roule et de Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.
Cependant, parmi les jeunes gens qui composaient la première conférence de Paris, plusieurs, après leurs études achevées, retournèrent dans leurs provinces, et fidèles au souvenir de leurs amis, sûrs du bonheur qu'on trouve à faire avec d'autres un peu de bien , ils se rapprochèrent pour fonder, sur le modèle de Paris , de nouvelles réunions de charité.
La Société s'établit d'abord dans les villes où les facultés appelaient une nombreuse jeunesse, ensuite dans les grands centres de population ; puis elle s'étendit
» Lettres, t. [, p. 291.
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aux localités de moindre importance, et pénétra enfin jusque dans les villages.
Plusieurs conférences, pour accroître le nombre de leurs membres, eurent l'heureuse idée d'admettre comme aspirants les enfants qui avaient fait leur première communion. Ils eurent le droit d'assister aux séances , d'accompagner les membres actifs dans leurs visites, et de devenir membres actifs à leur tour à l'âge de dix-huit ans.
En 1837, la Société comptait dans la capitale deux cent trente-sept jeunes gens; elle avait créé des conférences à Nîmes, à Lyon, à Nantes, à Rennes, à Dijon, à Toulouse et même à Rome. En 1838, elle en fonda à Nancy, à Metz, à Langres, à Lille, à Quimper. En 1851, il y avait en France quatre cent quinze conférences établies dans trois cent onze communes.
Partout les évêques applaudirent à l'établissement des conférences dans leur diocèse ; ils les honorèrent de leur protection, assistèrent à leurs réunions solennelles, bénirent leurs travaux et encouragèrent leurs efforts.
Le 30 janvier 1853, dans un discours prononcé à la conférence de Saint-Vincent- de -Paul, à Florence, Ozanam disait : « A Paris seulement nous sommes deux mille, et nous visitons cinq mille familles, ou environs vingt mille individus, c'est-à-dire le quart des pauvres que renferment les murs de cette immense cité. Les conférences, en France seulement, sont au nombre de cinq cents , et nous en avons en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Amérique et jusqu'à Jérusalem. C'est ainsi qu'en commençant humblement on peut arriver à faire de grandes choses, comme
Jésus -Christ, qui de l'abaissement de la crèche s'est élevé à la gloire du Thabor. C'est ainsi que Dieu a fait de notre œuvre la sienne, et l'a voulu répandre par toute la terre en la comblant de ses bénédictions 1 . »
Le zèle ardent dont Ozanam était animé surtout pour le salut des jeunes gens, et les sentiments de tendresse qu'il éprouvait pour les pauvres, ne lui laissaient, pour ainsi dire, aucun repos. S'il voyageait pour se délasser de ses fatigues, ou s'il allait demander à un ciel plus clément ou à un établissement d'eaux minérales le rétablissement d'une santé usée par ses nombreux travaux, sa première préoccupation et celle qui dominait toutes les autres, était d'établir une conférence partout où il n'y en avait pas, et où il séjournait. Quelquefois même il se détournait de sa route et faisait d'assez Ion gués excursions pour atteindre ce but si désiré.
Accablé par la maladie en 1853, quelques mois à peine avant sa mort, il n'entreprit pas moins de réhabiliter en Toscane la société de Saint- Vincent-de-Paul , arrêtée dans son berceau par le gouvernement du grand- duc, qui ne pouvait pas croire à sa sincérité. Mais la Providence veillait sur l'œuvre de son fidèle serviteur. Elle amena la grande-duchesse à Pise pendant que Frédéric s'y trouvait, et il suffit d'une entrevue pour dissiper toutes les craintes et pour gagner complètement la cause d'une société qui devait être un puissant moyen de salut pour l'Italie -.
1 Pour plus de détails sur l'établissement des conférences , soit eu France, soit à l'étranger, voirie manuel de la société de Saint-Vincent-de-Paul, p. 341 et 350, 2e partie, édition de 1S73.
2 Pour les détails de cette entrevue, voir chap. xxii.