‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 131 sur 313 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Voyage en Italie.

Malgré son ardeur à s'occuper d'œuvres de zèle et de charité, Ozanam était pourtant loin de négliger les études sérieuses qu'il était venu faire à Paris. Les lettres et la philosophie l'emportaient singulièrement dans ses goûts sur l'aride étude des lois. Aussi, tout en donnant à celle-ci les heures que l'obéissance à la volonté paternelle l'obligeait à lui accorder, son attrait irrésistible l'amenait toujours, comme malgré lui, à ses travaux favoris, auxquels il employait une bonne partie de son temps.

Notre père voyait cette prédilection avec peine ; il en murmurait quelquefois. Ce fut bien autre chose lorsqu'il apprit qu'Ozanam n'avait point passé le second examen de droit d'une manière aussi brillante qu'il l'aurait désiré. Le candidat n'avait eu que deux boules blanches et une rouge. Cette malencontreuse boule rouge lui était reprochée toutes les fois que notre père éprouvait quelque mécontentement, ou lorsqu'il le voyait s'occuper de littérature.

Que Frédéric eût mérité ou non le jugement sévère de ses examinateurs, ce qui est certain, c'est qu'il était bien difficile, malgré toute son aptitude et son assiduité au travail, qu'il pût, avec un égal succès, mener de front les études nécessaires pour passer un examen de droit et celles qu'exigeaient de lui les rudes et sérieuses épreuves de la licence es lettres auxquelles il se préparait de longue main; d'autant plus qu'il joignait à toutes ces occupations, comme accessoires, un bon nombre d'articles pour la Revue européenne et pour différents journaux. De plus, il était membre de plusieurs conférences, où souvent il avait à parler, etc.

Les vacances de 1833 -étaient arrivées; Ozanam, comme chaque année, regagnait avec bonheur sa chère ville de Lyon. Il allait y retrouver son père, sa mère, ses frères, un bon nombre d'anciens amis, tout ce qui était, en un mot, l'objet de ses plus tendres affections.

Outre le bonheur de revoir sa famille et ses amis, une autre bonne fortune l'attendait. Notre père avait résolu de faire cette année un voyage en Italie, avec sa femme et ses deux fils aînés, Frédéric et nous. Il voulait à la fin de sa carrière revoir encore ces lieux charmants qu'il n'avait parcourus qu'à la hâte, soit à la tête de son régiment , pendant la guerre sous la république française, soit plus tard, en s'occupant d'affaires. D'autre part, notre mère désirait ardemment passer quelque temps auprès d'une sœur déjà avancée en âge qui résidait à Florence. Pour notre frère, c'était un complément d'éducation qui devait jeter au fond de sa belle intelligence et de son cœur

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les germes féconds qui se développèrent plus tard dans ses leçons comme dans ses œuvres, et plus particulièrement dans son livre sur la philosophie du Dante. Pour nous, ce voyage nous souriait à tous les points de vue : déjà prêtre depuis quelques années, la perspective de visiter tant de lieux illustrés par les plus grands saints, de voir Notre-Dame-de-Lorette, Rome surtout, que nous avions déjà admirée, il est vrai, trois ans plus tôt , mais où nous n'avions passé que quatre ou cinq jours; cette perspective nous ravissait d'autant plus que ce voyage, qui devait durer deux mois, allait se faire en famille.

Nous partîmes tous les quatre au commencement de septembre 1833. Nous prîmes la route de Turin par le mont Cenis. Ozanam n'avait encore que vingt ans. De là nous nous rendîmes à Milan, ville qui nous était chère à tous, car nous y avions passé sept années, de 1809 à 1816; elle était plus particulièrement chère à Ozanam, parce qu'il y retrouvait son berceau. Il voulut voir la rue Santo Pietro à l'Orto, où il était né, puis l'église Santa Maria de Servi, où il avait été baptisé. Ce dernier souvenir est toujours précieux pour un chrétien. Il le fut bien plus encore pour la foi vive de celui qui venait de fonder la société de Saint- Vincent-de-Paul. Frédéric se prosterna profondément dans cette église pour remercier Dieu de la grâce de l'avoir admis au nombre de ses enfants, pour renouveler les promesses de son baptême.

Ce voyage offrait pour nous d'autant plus d'intérêt qu'à chaque pas notre excellent père, qui avait fait la guerre d'Italie au temps de la république, nous

montrait les anciens champs de bataille où lui-même avait combattu : Pavie, Lodi elle pont d'Arcole, qu'il avait traversé sous le feu de l'ennemi, Pizzighettone, etc.

A Bologne, Ozanam visita l'université, ses musées, sa bibliothèque, avec d'autant plus d'empressement qu'après l'université de Salerne elle était la plus ancienne et la plus célèbre de toute l'Italie1. C'était là que le galvanisme avait été découvert, et que, vers 1440, le premier cadavre fut disséqué par Mondini, donnant ainsi la première base scientifique à l'étude de l'anatomie. Plusieurs femmes y avaient occupé avec distinction des chaires de droit, de philosophie, d'anatomie et de chirurgie. Au xive siècle, Novella remplaçait son père dans sa chaire de jurisprudence ; Gaëtana Agnesi professait les mathématiques ; le président de Brosses parle avec admiration de cette illustre femme. Il la vit soutenir une thèse en latin et dans les différentes langues de ses interlocuteurs. Elle finit ses jours en 1799, au service des vieillards des deux sexes que le prince Trivulzi avait réunis, au nombre de cinq cents, dans un hospice spécial fondé à ses frais à Milan en 1771. L'illustre Clotilde Tambroni occupa encore à l'université de Bologne une chaire de langue grecque jusqu'en 1798. Enfin le cardinal Mezzofanti , qui parlait au moins une quarantaine de langues, sans compter une multitude de dialectes , en fut aussi l'un des professeurs les plus

1 Elle renfermait cinq facultés : théologie, philologie, mathématiques, droit, médecine; elle possédait quarante chaires; mais aujourd'hui un bon nombre sont vacantes, surtout depuis la révolution de 1793.

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