CHAPITRE VIII
pitalc ; mais il s'efforçait encore , avec plusieurs de ses amis, d'attirer aux conférences une foule d'auditeurs sur lesquels il exerçait lui-même une heureuse et salutaire influence. Il faisait plus : afin de leur aplanir les difficultés et pour les mettre à même d'entendre mieux et plus commodément l'orateur, il arrivait à Notre-Dame deux ou trois heures avant la conférence, et s'établissait gardien d'un nombre considérable de places. Il les cédait ensuite aux étudiants qu'il avait invités à venir, et dont le zèle n'aurait pas été assez ardent pour les retenir plusieurs heures à l'église jusqu'à l'arrivée du prédicateur.
Le dévouement d'Ozanam ne se ralentit point avec les années, et malgré la préférence qu'il accordait sous plusieurs rapports au P. Lacordaire, il n'en fut pas moins l'auditeur le plus assidu du R. P. de Ravignan, dont il savait apprécier aussi le solide talent, quoiqu'il le trouvât moins brillant et moins inspiré que le fils de saint Dominique. Il continua toujours jusqu'à la fin de sa vie son apostolat auprès des jeunes étudiants, les entraînant par ses exhortations, mais encore plus par ses exemples, avenir entendre la divine parole. C'était surtout pendant la retraite de la semaine sainte qu'il redoublait de zèle, parce que les sujets qu'on y traitait avaient une action plus décisive sur les âmes. Le plus beau jour pour lui était le jour de Pâques. Il ne manquait jamais à la communion générale ; il recueillait souvent alors l'heureux fruit de ses charitables poursuites, en voyant s'asseoir à la table sainte un certain nombre de ceux qu'il avait enrôlés pour assister aux conférences, et qui auparavant négligeaient l'accomplissement de leurs
devoirs religieux les plus essentiels. Il sortait ensuite plein de joie, puis voulant en quelque sorte faire partager son bonheur à ses pauvres, il allait les visiter pour les réjouir par de bonnes et édifiantes paroles; mais aussi en leur portant du pain ou même quelques douceurs.
Telle fut l'origine de ces célèbres conférences de Notre-Dame , qui depuis quarante -trois ans se sont constamment soutenues avec un nouvel éclat, mais surtout avec un succès toujours croissant pour l'honneur de la religion et pour le bien des âmes.
Nous trouvons dans la préface que le P. Lacordaire a placée à la tête de» ses conférences, la raison de cet enseignement spécial dont l'élévation dépasse peutêtre la portée de certaines intelligences. Il l'expose d'une manière si lumineuse que nous croyons utile de citer ici au moins une partie de ses éloquentes paroles :
« On a demandé quel était le but pratique de ces conférences. Quel est, a-t-on dit, le but de cette parole singulière, moitié religieuse, moitié philosophique, qui affirme et qui débat, et qui semble se jouer sur les confins de la terre et du ciel? Son but, son but unique, quoique souvent elle ait atteint par delà, c'est de préparer les âmes à la foi, parce que la foi est le principe de l'espérance, de la charité et du salut, et que ce principe, affaibli en France par soixante ans d'une littérature corruptrice, aspire à y renaître et ne demande que l'ébranlement d'une parole amie, d'une parole qui supplie plus qu'elle ne commande, qui épargne plus qu'elle ne frappe, qui entr'ouvre l'ho-
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rizon plus qu'elle ne le déchire , qui traite enfin avec l'intelligence et lui ménage la lumière, comme on ménage la vie à un être malade et tendrement aimé. Si ce but n'est pas pratique, qu'est-ce qui le sera sur la terre? Pour nous qui avons connu la douleur et le charme de l'incrédulité, quand nous avons versé une seule goutte de foi dans une âme tourmentée de la magie de son absence, nous remercions et bénissons Dieu, et ne l'eussions-nous fait qu'une fois dans notre vie , au prix et à la sueur de cent discours , nous remercierions et nous bénirions encore. D'autres, si ce n'est nous, d'autres viendront après; ils feront mûrir l'épi, ils le cueilleront sous leur faucille. Le Seigneur l'a dit : C'est un autre qui sème, et un autre qui moissonne l. L'Église n'a pas une seule sorte d'ouvriers, elle en a de toute trempe... Il ne s'agit pas de suivre les règles de la rhétorique, mais de faire connaître et aimer Dieu; ayons la foi de saint Paul et parlons le grec aussi mal que lui"2. »
Le but que se proposait le P. Lacordaire est aussi celui qu'ont poursuivi constamment les orateurs qui lui ont succédé. Ce n'est pas un médiocre triomphe pour l'Eglise que cet admirable spectacle de quatre mille hommes se pressant autour de la chaire de vérité, chaque année, pendant six dimanches consécutifs et pendant les six jours de la semaine sainte. Aucune tribune, que nous sachions, n'a réuni un auditoire aussi nombreux, aussi imposant par sa gravité, par
1 Joan. iv, 37.
2 Conférences de Notre-Dame de Paris, par le P. Lacordaire , préface, p. 9.
sa science et par le respect religieux avec lequel il écoute. Que d'âmes droites et loyales ont été éclairées par la lumière divine de cette sainte parole ! Que de préjugés sont tombés! que de retours sincères où l'indifférence et les plus ardentes passions ont été vaincues ! puis toutes ces éclatantes victoires couronnées par cette magnifique communion pascale qui réunit en un commun banquet cinq à six mille hommes de tout âge et de toutes conditions !
Voilà l'œuvre dont Ozanam a été encore l'un des principaux instigateurs, et puisque les saintes lettres affirment que celui qui contribue à la conversion d'un seul pécheur et sauve son âme , efface par là même toutes ses propres fautes, quelque nombreuses qu'elles puissent ètreK, avec quelle pureté de cœur Ozanam se sera-t-il présenté au souverain Juge, et quelle doit être sa gloire dans la bienheureuse éternité !
Les études sérieuses auxquelles se livrait Frédéric avec une incomparable ardeur; la société de Saint- Vincent-de-Paul , dont il était l'âme ; les conférences de Notre-Dame, à l'établissement desquelles il avait singulièrement contribué ; les lettres multipliées qu'il adressait à ses amis pour provoquer les conseils dont il se sentait le besoin, pu pour soutenir la foi de ceux qu'il croyait chancelants : toutes ces occupations ne suffisaient pas encore à l'activité dévorante de son esprit , ou plutôt à sa charité sans bornes.
Les évêques de Belgique avaient fondé une univer-
1 Ép. de S. Jacq.s v, 20.
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site catholique soutenue par des actionnaires. Les actions étaient seulement d'un franc par année, payables pendant cinq ans, ou de cinq francs une fois payés. Ozanam, comme nous le voyons par une lettre qu'il écrivait, en mai 1835, à l'un de ses amis, s'occupa activement de trouver des souscripteurs pour cette œuvre , à laquelle il portait un sérieux intérêt.
Cette institution fut accueillie avec le plus vif empressement en Belgique, pays profondément religieux. L'impiété s'en émut ; quelques bandes d'étudiants de Louvain allèrent vociférer des injures sous les fenêtres des deux évêques, et remplirent un journal de leurs invectives.
La jeunesse catholique de l'université de France, indignée de cette conduite , y opposa une protestation qui fut insérée dans la Gazette de France, Y Univers religieux et trois journaux belges. Nous la reproduisons ici, parce qu'elle montre l'esprit qui animait à cette époque la jeunesse catholique, et parce qu'elle fut entièrement écrite par Ozanam :
« L'épiscopat belge vient de fonder une université libre et catholique.
« Université catholique : Cette nouvelle devait être un sujet de joie pour l'Église , heureuse de voir s'élever dans son sein un témoignage de plus de sa maternelle sollicitude , un monument de plus de l'immortelle alliance de la science et de la foi , un démenti de plus à ceux qui vont annonçant la mort prochaine du christianisme.
« Université libre : Ce devait être un sujet d'orgueil pour tous les amis de la nationalité belge , fiers de voir
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fonder sur un sol si longtemps asservi une institution vierge de toute protection étrangère, vierge de toute intervention gouvernementale, se soutenant par ses propres forces, digne d'un peuple véritablement ami des lumières et de la liberté.
« Cependant quelques jeunes gens de l'université de Louvain (nous nous plaisons à croire que c'est le plus petit nombre), égarés sans doute par les préjugés d'une éducation irréligieuse, ont accueilli cette institution naissante par des outrages publics et multipliés. Vociférations ignominieuses, injures de carrefour, ils n'ont rien épargné pour étouffer dès le berceau la noble pensée de leurs évêques, pensée féconde pour l'avenir.
« Nous étudiants catholiques de l'université de Paris, à cause de la solidarité qui semble unir des hommes de même âge, parlant une même langue, livrés aux mêmes études, nous protestons contre la conduite de nos condisciples de Louvain. Nous renions, au nom de la jeunesse studieuse, les excès commis par quelquesuns de ses membres; nous disons que ceux qui ont agi de la sorte ne sont ni les champions de la liberté , ni ceux de la science; enfants arriérés du xviue siècle, en dehors du progrès de nos jours, la chose qu'ils ont faite n'est digne ni de leur époque ni de leur pays. Nous protestons encore au nom de ceux mêmes qui ne partagent pas nos croyances, mais qui veulent le développement de tous les grands desseins , de toutes les intentions généreuses, de toutes les œuvres utiles. Nous disons que si les étudiants de Louvain n'avaient pas confiance dans la destinée de l'université catholique, ils devaient la laisser tomber d'elle-même, et l'entourer