CHAPITRE VIII
du moins d'un respectueux silence : c'était par l'émulation du travail qu'ils devaient chercher à la surpasser, et non pas par de vaines insultes : on ne crie que quand on a peur.
« Nous disons enfin que, tout en reconnaissant les bienfaits de l'université à laquelle nous appartenons, et envers laquelle nous ne serons jamais ingrats, nous envions à nos frères de Belgique le bonheur de pouvoir recevoir le pain de la science d'une main connue , de la même main qui distribue le pain de la parole sainte ; nous leur envions de posséder un enseignement fondé sur une base solide, à l'abri de l'incertitude des systèmes; de pouvoir entendre parler le langage des lettres humaines sans entendre blasphémer les choses divines; de ne pas être obligés, comme nous, d'écouter avec défiance les discours des maîtres , et d'en faire deux parts : celle de l'erreur et celle de la vérité. Nous espérons qu'un jour la France jouira du même bienfait.
« En attendant, afin de témoigner de nos sympathies et de nos respects pour l'œuvre sainte et généreuse des évêques de Belgique, nous nous empressons de prendre des actions pour la soutenir. »(15 avril 1834.)
Suivaient les signatures en grand nombre *.
Les vacances de 1834 restèrent profondément gravées dans la mémoire, et encore plus dans le cœur d'Ozanam. Ce fut, en effet, à cette époque qu'il eut l'honneur de faire la connaissance de M. de Lamar-
1 Extrait des Lettres de Frédéric Ozanam, t. I, p. 108, 2e édit.
tine, dont il avait tant admiré les œuvres, surtout son livre des Harmonies*.
Laissons -le raconter lui-même cette première entrevue. M. Dufieux, l'un de ses meilleurs amis, s'était chargé de l'introduire auprès du grand poète. Ils partirent ensemble un dimanche matin pour Màcon. « Nous y arrivâmes le soir, dit Ozanam, après avoir parcouru un pays charmant : là nous apprîmes que M. de Lamartine était à son château de Saint-Point, à cinq lieues de Mâcon, dans les montagnes. Le lundi donc, après déjeuner, nous nous mîmes en route sur un léger char à bancs que conduisait un petit Phaéton en guenilles, et nous suivîmes le chemin de l'antique et célèbre abbaye de Cluny. Puis, quand nous eûmes de loin aperçu les ruines de cette vieille maison de Dieu , nous détournâmes à gauche , dans la grande et belle vallée où est située la demeure du grand homme. Sur un mamelon , au pied des montagnes , est un hameau que dominent une église quasi- gothique et un ancien château ; c'est Saint-Point. Ce château appartenait jadis au redouté comte de Saint- Point, rival en cruautés du baron des Adrets. Ce hameau était, il y a vingt ans, une réunion de paysans grossiers, ignorants et mauvais. M. de Lamartine a apporté la civilisation dans ces lieux. Il a réparé , embelli, étendu le château; il a fait reconstruire le clocher de l'église ; il a acheté une maison pour y établir un hôpital et des écoles ; il a fait établir des routes pour ouvrir des communications
1 Ozanam avait eu déjà quelques rapports de lettres avec M. de Lamartine, ea 1831. Il avait reçu de ce dernier une épître très flatteuse l'occasion d'une pièce de vers qu'il lui avait adressée.
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entre le village et le grand chemin; il fait, à l'heure qu'il est. élever un pont magnifique sur un ravin. Ces bienfaits ont attiré de nouveaux et nombreux habitants dans la vallée ; de blanches maisons s'élèvent de toutes parts, tout respire l'aisance et le contentement ; les mœurs sont devenues douces et pures, et l'étranger, allant visiter le poète, rencontre de braves gens qui s'offrent à lui servir de guides officieux. Nous voici donc à la porte de ce château. Un porche élégant, de forme gothique , en décore l'entrée ; trois tours seigneuriales lui prêtent un majestueux aspect. Nous franchissons le seuil du salon : Mmo de Lamartine nous accueille avec la plus grande bonté. C'est une dame très respectable, très bonne et très pieuse ; elle est Anglaise , et convertie à la religion catholique. Ce jour-là, il y avait précisément h Saint-Point beaucoup de monde , et entre autres une famille d'Anglais, et nous vîmes, à notre grand désappointement, que nous ne pourrions pas jouir sans partage de la société de celui que nous venions chercher. Cependant M. de Lamartine arriva; il témoigna à Dufieux une amitié toute particulière , et me reçut moimôme d'une manière tout à fait affable. Il nous emmena tous deux dans un pavillon où nous causâmes à trois , près de deux heures. Il nous exposa ses grandes et généreuses idées politiques, ses belles théories littéraires; il s'informa beaucoup de la jeunesse des écoles et de l'esprit qui l'animait, et me parut plein d'espérance pour l'avenir. Ses idées s'enchaînent avec une logique très solide; son langage est brillant, figuré; il semble philosophe encore plus que poète par la pensée, et plus poète que philosophe par la parole. J'ai rarement vu
un homme réunir plus de qualités. Agé de quarantetrois ans , il porte sur sa figure l'empreinte de la douleur supportée avec dignité , de la gloire acceptée avec modestie ; son front est très large , ses yeux grands et Tifs , l'arc de sa bouche gracieux et sévère à la fois, ses traits maigres et sa taille haute.
a A table et au salon , il m'a paru rempli d'amabilité ; il nous a instamment priés de passer une huitaine de jours auprès de lui ; et comme nous ne le pouvions pas, il nous a fait promettre d'aller le voir à Paris cet hiver. Nous avons dîné, passé la nuit, et le lendemain il nous a menés visiter ses deux autres maisons de Milly et de Monceaux. Le long du grand chemin, les paysans le saluaient d'un air d'affection ; il les abordait et causait avec eux, leur demandant des nouvelles de leurs vendanges, de leurs intérêts, de leurs familles; aussi semblaient -ils l'aimer beaucoup, et les petits enfants couraient après lui en criant : « Bonjour, monsieur Al- « phonse! » A Monceaux, je trouvai de Pierreclau; nous dînâmes ensemble, et le soir nous primes congé de notre hôte illustre , et nous retournâmes dans notre obscurité. La vue de cet homme m'a vivement frappé; bien qu'avant d'arriver chez M. de Lamartine j'eusse lu et relu certain chapitre de Y Imitation contre le respect humain , j'étais véritablement fasciné en considérant à quelle hauteur le génie et la vertu peuvent porter une créature comme nous '. »
L'année suivante, Ozanam ne manqua pas de se rendre à l'invitation que lui avait faite M. de Lamar-
1 Lettres d Ozanam, 1 vol., p. L263 2« édit.