CHAPITRE IX
innocentes montant vers le ciel , sollicitant les célestes miséricordes à l'heure où les crimes se multiplient dans nos grandes villes, et où les vengeances de Dieu se préparent.
De la Grande - Chartreuse nous allâmes visiter le Grand-Som, montagne très élevée, d'où l'on domine le Dauphinc , une partie de la Savoie , et d'où l'on découvre toute la chaîne des Alpes. Nous avions de la neige jusqu'aux genoux, et les traces des loups étaient fraîchement empreintes tout à l'entour de nou*. Nous descendîmes ensuite à Grenoble par le Sapey, et pendant toute la journée les plus admirables points de vue vinrent encore ajouter au charme de notre voyage *.
Ce fut encore pendant les vacances de 1835 qu'Ozanam composa l'opuscule auquel il donna pour titre : Les Deux Chanceliers d'Angleterre.
Avant de nous occuper de cet ouvrage, il n'est pas inutile de faire connaître à nos lectenrs les efforts multipliés et opiniâtres qu'imposèrent toujours à Ozanam ses travaux littéraires , les recherches innombrables et scrupuleuses que demandait de lui la délicatesse de sa conscience ; les difficultés de style que lui créait la finesse de son goût pour rendre sa pensée avec précision et clarté, enfin pour ménager toutes les susceptibilités de ceux pour lesquels il écrivait. Voici ce qu'il confiait lui-même à l'un de ses meilleurs amis sur ce sujet : « J'ai travaillé un mois à mon Saint Thomas de Cantorbéry et n'ai encore fait que quelques pages *. » Un peu plus tard, il lui disait dans une lettre : « Vous aurez su quelles
1 Lettres, t. I, p. 167, 171, 2° édit., passim. 1 Ibid., p. 182.
ont élé mes lenteurs dans l'élaboration de cet interminable article ; mais ce que vous n'avez pu savoir, ce sont les peines, c'est le travail qu'il m'a demandé. J'avais grandement raison de reculer devant la difficulté du sujet; il s'est trouvé que l'histoire de saint Thomas de Cantorbéry avait été traitée par trois ou quatre auteurs modernes, entre lesquels Hume , Thierry et Michelet, qui l'ont défigurée chacun dans l'intérêt de son système, et il a fallu rétablir contre eux la vérité. Il s'est trouvé que la querelle du saint et du roi d'Angleterre roulait sur plusieurs points de droit canon dont on n'avait pas la moindre idée. Il s'est trouvé que cette histoire particulière se liait à l'histoire générale de l'époque, et il a fallu bouleverser les anciennes chroniques d'Angleterre, les annales de Baronius, etc. Enfin, j'avais à craindre de tomber, tantôt dans un style ascétique que les gens du monde n'eussent pas compris , tantôt dans des idées mondaines , des idées philosophiques ou politiques qui eussent peut-être scandalisé les gens de bien. Je ne pouvais donc pas faire un pas en avant sans m'entendre crier : Gare! Je suis resté des jours entiers dans ma chambre sans pouvoir écrire une ligne.
« Enfin, Dieu merci , je suis arrivé au terme, et hier j'ai envoyé la fin. Je crains d'avoir mutilé, abîmé une histoire magnifique, pleine d'utiles leçons pour le siècle présent. Ce n'était pas un article qu'il fallait faire sur saint Thomas , c'était un livre ; mais pour cela il fallait que le livre fût bon.
« Dieu sait du moins que j'ai eu l'intention de bien faire, et que deux fois, étant allé à Fourvières, je me suis agenouillé devant l'autel de saint Thomas de Can-