‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 153 sur 313 · CHAPITRE IK · texte numérisé non relu

CHAPITRE IK

ouvrir aux sciences , aux lettres , à la philosophie , à la politique même une ère nouvelle. Il groupe, avec une érudition, un talent remarquables, toutes les œuvres de ce génie créateur, pour y saisir la pensée mère qui les inspire, et après en avoir fait ressortir le prodigieux mérite, avec une impartialité digne du noble caractère qui distingua toujours Ozanam, il déduit des principes émis par l'illustre philosophe les dangereuses erreurs dont ils devaient être l'infaillible source. Tout en rendant justice à la haute intelligence de l'auteur, à son immense savoir, à ses incroyables travaux , il ne se laisse séduire ni par l'éclat de son style , ni par la poésie qui préside souvent h l'exposition de ses pensées, ni par l'enthousiasme de ses ravissantes visions. Fidèle au but qu'il se proposait en établissant un parallèle entre Bacon et saint Thomas, il relève avec soin dans le premier tout ce qui pouvaii révéler en lui quelque sentiment religieux. Mais, hélas ! malgré toute son impartialité, il se trouve forcé, en retraçant la vie du philosophe, de dire aussi ce que fut cet homme dans les positions éminentes qu'il occupa , et dans ses rapports avec les souverains et les grands personnages de son pays.

Voici comment Ozanam lui-même résume , à la fin du portrait de Bacon , ce qu'il a dit sur sa vie politique et publique. « Nous l'avons trouvé, dit -il avec douleur, faisant dès sa jeunesse l'apprentissage de la servitude des cours ; il se traîna pendant quarante ans dans les fangeux sentiers du pouvoir, tressaillant d'espérance ou de crainte à la parole d'une reine capricieuse ou d'un monarque imbécile, et ne s'arrêtant jamais ni devant le crime ni devant l'ignominie. C'est lui qui traçait pour

son usage de si odieuses maximes, qui mendiait des bienfaits et trahissait son bienfaiteur. C'est encore lui qui exerça une si funeste influence sur les destinées de son pays, qui reçut un affront retentissant et mérité, qui ne sut point couronner ses cheveux blancs de l'honneur d'une infortune noblement portée, et laissa planer sur son tombeau de sinistres souvenirs. »

C'est en gémissant que notre jeune auteur écrit ces tristes lignes, et elles le conduisent à se poser cette question importante : « Qui nous dira comment l'intelligence et la volonté peuvent former entre elles une si bizarre alliance, que l'une aperçoive le bien, et que l'autre choisisse le mal. » Il y répondra en montrant, par la vie de saint Thomas de Cantorbéry qu'il va tracer, que cette sorte d'extravagance n'est point une loi fatale à laquelle tous les hommes soient sujets , puisqu'il en est plus d'un chez qui toutes les puissances de l'âme s'associèrent dans une harmonie parfaite , parla pratique des vertus , pour montrer à l'humanité qu'elle ne doit point désespérer d'elle-même.

Nous venons de voir les tristes fruits enfantés par la philosophie livrée à ses propres forces; le génie et le talent, quelque éminents qu'ils soient, ne pourront jamais lui faire produire autre chose ; la philosophie n'étant qu'une conception humaine , grande , magnifique si l'on veut, mais à peu près impuissante, n'a qu'une bien faible action sur la volonté , et l'expérience ne montre que trop, par ses défaites honteuses et journalières, qu'elle est incapable de lutter avec quelque succès contre les passions si impérieuses de notre pauvre humanité.

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