‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 154 sur 313 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La religion, au contraire, est une conception divine, et par conséquent une puissance, car ce que Dieu conçoit , il le veut ; aussi elle communique à ceux qui se soumettent à son aimable joug une énergie et un courage d'autant plus efficaces et victorieux, qu'ils en observent les lois avec plus d'amour et de générosité. Saint Thomas de Cantorbéry en est un exemple frappant.

Pour faire mieux ressortir les services éminents que saint Thomas rendit à l'Église, et les vertus héroïques dont la foi sut enrichir son âme, Ozanam débute, comme pour Bacon , par dépeindre à grands traits l'état politique des différents peuples de l'Europe, et la situation particulière dans laquelle se trouvait l'Église vis-à-vis des nations et des divers gouvernements au xue siècle. C'est sur cette scène que va paraître le héros chrétien mis en parallèle avec l'illustre philosophe.

L'impartialité de l'auteur ne lui permet pas de passer sous silence les faiblesses que l'on avait cru remarquer dans la conduite de Thomas Becket à son entrée dans la vie publique.

Quelques personnes, en effet, l'avaient jugé alors ardent, impétueux, changeant volontiers de séjour, point ennemi du plaisir, avide surtout de renommée. Elles ignoraient l'innocence de ses mœurs, les larmes silencieuses qu'il versait , quand son grand cœur étouffait sous les insignes de la richesse et du pouvoir. .Mais elles l'avaient vu, après l'imposition des mains qui fait les diacres, et qui leur communique les dons de F Esprit-Saint, déployant autour de lui une magnificence presque royale, trouvant dans son palais doré les

hommages de nombreux et nobles vassaux , marchant environné d'hommes d'armes. Envoyé à la cour de France, pour conclure une négociation difficile , il avait étonné les peuples par son faste , et les hommes d'État par son habileté. Plus d'une fois, sous les drapeaux de son maître , lui-même avait conduit ses tenanciers militaires. Il avait guerroyé, non sans quelque bonheur, devant les murs de Toulouse et de Cahors; un jour même il avait jouté contre un chevalier français et remporté une brillante victoire. Tel avait apparu tout d'abord le chancelier Becket, le futur archevêque de Cantorbéry.

Mais à peine Thomas fut-il revêtu de la haute dignité à laquelle Henri II l'avait appelé, que le héros chrétien commença à se montrer. Il s'enferma dans le monastère des chanoines réguliers de sa cathédrale , et se prépara aux luttes terribles qu'il prévoyait bien avoir à soutenir pour remplir les devoirs de sa charge , par le silence de la cellule , par la méditation des livres sacrés , par des veilles et de longues prières. De toutes ses magnificences , il n'en conserva qu'une seule , celle de l'aumône. Toutes les dîmes qu'il percevait, et tous les revenus de l'église passaient dans le sein des pauvres , pour lesquels il avait conçu un immense amour, et qu'il se plaisait à servir de ses propres mains.

La guerre ne tarda pas, en effet, à éclater ; d'une part c'était Henri II, un tyran qui voulait se mettre audessus de toutes les lois divines et humaines pour satisfaire sa haine et son orgueil; de l'autre, c'était un saint qui défendait la liberté religieuse de son pays et les institutions mêmes de l'Eglise universelle.

Page 1