CHAPITRE IX
fut placé entre elle et les rois comme un abîme que ceux-ci n'osèrent franchir, et il y eut une longue trêve. Henri II lui-môme s'humilia et abjura les prétentions qui avaient engagé la lutte fatale. »
Saint Thomas de Cantorbéry, en donnant sa vie pour la défense des droits de l'Église, empêcha donc l'Angleterre de se précipiter dans le schisme ; et ce fut l'union de ce royaume avec la sainte Église qui sauva ses universités à peine écloses , et qui permit à la civilisation chrétienne de pénétrer dans ses mœurs encore pleines d'une barbarie que les haines de race et les guerres d'extermination ne pouvaient manquer de nourrir.
L'héroïque résistance de saint Thomas ne fut pas seulement le salut de l'Angleterre ; il fut encore celui de toute l'Europe, en l'arrachant à un fléau qui menaçait alors tous les peuples, l'incorporation de l'Église dans le système féodal. L'Église seule ne reconnaissant aucune suzeraineté, restant complètement indépendante , conservait toute son autorité, et forçait la féodalité à se tenir dans ses limites, sous peine d'être bientôt repoussée, non sans un notable danger pour son honneur comme pour son crédit.
Ozanam , après avoir ainsi tracé le tableau de là vie de ces deux grands hommes, Bacon de Vérulam et saint Thomas de Cantorbéry, arrive à la conclusion de son œuvre : « Souvenons-nous maintenant de Bacon, dit-il, et mesurons dans notre pensée ses œuvres et sa gloire avec la gloire et les œuvres de saint Thomas ; pesons dans la même balance les cendres des deux chanceliers. »
L'histoire de Bacon est celle du plus grand nombre
des philosophes, qui tous nous ont fait connaître ce qu'on peut attendre du rationalisme en fait d'honneur et de liberté. Il sacrifia sa personnalité et son génie aux passions et aux caprices des tètes couronnées dont il s'était résigné à être le docile instrument.
L'histoire de saint Thomas est celle de beaucoup d'entre les saints ; une juste et religieuse indépendance fut le caractère dominant de cette noble vie.
Ce ne sont donc plus deux hommes qui sont en présence, ce sont deux types : c'est le philosophe et c'est le saint... « Et maintenant vous avez devant vous deux grandes figures : le rationalisme a fait l'une, le catholicisme a fait l'autre ; c'est à vous de voir auquel des deux vous voulez livrer votre âme. »
Ce travail avait paru d'abord par fragments dans la Revue européenne , où il avait été inséré en plusieurs fois; c'était pour elle qu'il avait été originairement fait. Quelques amis d'Ozanam jugèrent que ces pages pouvaient prétendre h une publicité plus étendue que celle de ce recueil, et engagèrent le jeune auteur à réunir ces articles épars pour en faire une brochure. Il y consentit, mais à la condition de mettre son début sous la responsabilité d'autrui. M. E. de Coux, ancien rédacteur en chef de la Revue européenne , voulut bien se charger de recommander cet ouvrage aux lecteurs chrétiens, dans un avertissement publié en tète de cette brochure qui parut en 1836, imprimée chez les frères Périsse.