‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 158 sur 313 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

employé , et les autres misères qui accompagneraient l'emploi. On a coutume de dire que les avocats sont les plus indépendants des hommes ; ils sont au moins aussi esclaves que les autres, car ils ont deux sortes de tyrans également insupportables : les avoués au commencement, et les clients plus tard1. »

Cependant, au milieu de ces perplexités, et malgré toutes ses répugnances à suivre la voie dans laquelle son père tenait à le faire entrer, il ne s'abandonnait pas au découragement ni au murmure. Écoutons- le dans une lettre pleine d'épanchement à l'un de ses meilleurs amis : « Il me semble que je suis résigné à faire la volonté de Dieu , quelque humble rôle , quelque douloureuse mission qu'il me prépare; mais que cette volonté me soit connue ! que je ne sois plus , comme je le suis depuis cinq ans, divisé contre moi-même, c'est-à-dire faible, impuissant, inutile... Si ce n'était le sentiment de mon indignité morale, je désirerais beaucoup que cette vie finît bientôt , et que le joui* succédât à ce crépuscule nébuleux dans lequel je marche enveloppé, sans savoir sur quelle pierre mon pied se pose, ni vers quel but ma course se dirige *. »

Il est difficile de trouver plus d'humilité et plus de résignation chrétienne dans un cœur livré à de si cruelles angoisses. Quelquefois, pour calmer ses anxiétés sur son avenir, il se disait à lui-même ce qu'il avait dit à d'autres qui s'inquiétaient à l'excès sur leur

1 Lettres d'Ozanam, 1. 1 , p. 209, 2e édit.

2 Ibid., p. 200.

future destinée : « Tout est pour moi ténèbres , incertitude; mais qu'importe, pourvu que je sache ce que je dois faire demain? à quoi sert que je connaisse quels seront mes devoirs dans six mois d'ici? Est-il nécessaire que le voyageur voie le but à découvert , et ne lui suffit-il pas, pour éviter les obstacles, de voir toujours à dix pas devant lui ' ? »

Mais ce qui soutenait surtout son courage , c'était la foi vive qu'il avait puisée dans le cœur et sur les genoux de sa mère ; cette foi qui illuminait de plus en plus son âme, à mesure que ses études devenaient plus profondes, ses prières plus ferventes. Il allait souvent aussi la retremper et l'affermir au "banquet eucharistique, où le divin Maître, devenant le confident de ses tristesses, le fortifiait et le consolait. Ce sacrement d'amour, tout en vivifiant sa foi , embrasait encore son cœur d'un zèle ardent pour la gloire de Dieu et pour l'exaltation de la sainte Église. De là cette charité éclatante pour le salut des jeunes gens et pour les pauvres, qui fut l'âme de toutes ses pensées comme de tous ses travaux pendant sa vie entière. Ce feu divin rayonne et jaillit de chacune des pages qu'il a écrites : il brûle, pour ainsi dire, les feuilles de la plupart de ses lettres , car il s'efforçait de faire partager à ses amis les sentiments généreux qui l'animaient, et il aurait voulu en faire autant d'apôtres.

Il est parfois si vivement inspiré que son style alors s'élève jusqu'au lyrisme; témoin, entre beaucoup d'autres , cette page qui rend si bien les élans habituels

1 Lettres, t. I , p. 89, 2» edit.

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