‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 164 sur 313 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

direction de sa vie, à tout faire pour lui témoigner son dévouement et sa reconnaissance , il ressentit d'autant plus vivement ce vide affreux qui s'était fait autour de lui avec la rapidité de la foudre. Sa résignation chrétienne et sa confiance inébranlable en Dieu purent seules mettre un peu de baume sur la plaie profonde qu'il venait de recevoir '.

A ce chagrin si poignant vinrent se joindre encore des inquiétudes sérieuses sur l'état alarmant de la santé de notre pauvre mère , accablée de tristesse , et atteinte depuis longtemps déjà de violents maux de tête qui ne la quittaient pas. Puis il fallut s'occuper de la modeste succession de notre pauvre père et essuyer tous les ennuis, toutes les lenteurs que nécessitent les intérêts d'un mineur. Notre frère Charles, en effet, n'avait alors qu'une douzaine d'années. Pouvait-on trouver quelque chose de plus cruel, pour une âme brisée par la douleur, que d'être forcée de s'occuper de mille détails exigés par les lois en pareille circonstance : et ce fut Frédéric , en sa qualité de docteur en droit, sur lequel retomba en grande partie le soin de ces pénibles affaires.

A peine sorti de tous ces douloureux embarras , Ozanam vit fondre sur lui des préoccupations et des inquiétudes de toute sorte. On ne comprend même pas comment sa santé, déjà si éprouvée par le chagrin, par un travail opiniâtre, et d'ailleurs si délicate, ait pu résister à tant de sollicitude.

Quant à nous , occupé à donner des missions , nous étions souvent retenu loin du toit maternel. Notre jeune

1 Voir les Lettres, t. I, p. 237, 244, 247, 249, 253.

frère, Charles, placé à l'institution ecclésiastique des Minimes, y continuait ses études ; par conséquent Ozanam restait seul auprès de notre mère, témoin désolé de sa profonde affliction , et des progrès lents et continuels de sa maladie. Cependant, autant qu'il nous était possible, nous nous réunissions tous trois autour d'elle pour la distraire, et nous tâchions aussi de consoler un peu le pauvre garde -malade. A cette triste fonction venaient se joindre les soucis de l'administration d'une fortune bien peu considérable, il est vrai, mais dont le lot principal était une maison que régissait mon père , et qu'Ozanam essaya de régir lui -môme pendant un ou deux ans.

Ce travail ne tarda pas à lui révéler l'insuffisance du revenu pour les besoins de la famille. Il comprit alors mieux que jamais de quelle importance devaient être pour lui les démarches commencées pour l'établissement d'une chaire de droit commercial à Lyon ; il fallait obtenir d'y être nommé.

Ce n'était pas chose facile, grâce à la complication des rouages administratifs. Six pouvoirs différents devaient se mettre d'accord pour arriver à la conclusion. C'étaient : la chambre de commerce de Lyon , le ministère et le conseil royal de l'instruction publique, le conseil municipal de Lyon, le ministère du commerce et celui de l'intérieur. Enfin, ce ne fut qu'au commencement de 1839 que le conseil municipal nomma définitivement Ozanam professeur de droit commercial à une majorité de vingt-quatre voix sur trente-six.

Tout cependant n'était pas terminé. Il fallait encore que la nomination fût confirmée par le ministre de

Page 1