CHAPITRE XI
d'un accusé trop pauvre pour se donner un avocat. On comprend aisément que celui qui aimait tant les pauvres, plaidât la cause de son client, en déployant toutes les ressources de son talent incontestable , et avec toutes les émotions d'un cœur aussi sensible que l'était le sien, surtout à l'endroit des déshérités de la fortune. Le magistrat chargé de soutenir l'accusation , et blasé sans doute par l'habitude de la chicane, bien loin d'apprécier la sincérité et l'ardeur consciencieuse du défenseur, §e prit à le railier, et à lui dire avec ironie qu'il avait tort de prendre au sérieux un rôle qu'on ne lui faisait jouer que pour la forme. Ozanam fut indigné, et dans une réplique pleine de feu, quoique mesurée, il reprocha vivement à ce magistrat incongru de faire si bon marché de la justice ainsi que de la dignité du barreau, et de le prendre pour un histrion. Le malheureux accusateur public était loin de s'attendre à une pareille sortie, surtout de la part d'un jeune homme de vingtquatre ans. Les juges eux-mêmes approuvèrent cette leçon donnée à cet imprudent collègue ; nous en connaissons même un qui , après l'audience , vint serrer la main du jeune avocat et le féliciter de sa bonne action.
Il ne voulut jamais consentir, comme le font souvent ceux qui débutent , à s'entendre avec un avoué qui aurait pu lui procurer un bon nombre de clients. Il était trop délicat sur la justice des causes qu'on lui proposait pour s'engager à plaider la première venue. Aussi sa clientèle ne fut-elle pas très nombreuse. Cependant il plaida plusieurs fois, soit en police correctionnelle ou au tribunal civil, soit au tribunal de commerce ou
aux assises. Nous nous souvenons qu'à ces dernières il eut à défendre un malheureux sourd -muet accusé d'un crime capital, et qu'après de longs et difficiles débats il eut le bonheur de le voir renvoyer complètement acquitté. Nous nous rappelons même avoir été témoin des marques de reconnaissance que ce pauvre homme vint exprimer à Frédéric, aussitôt après avoir été rendu à la liberté.
Le jeune avocat donnait aussi des consultations, rédigeait des mémoires pour des contestations entre commerçants. Des étudiants en droit allaient encore chez lui prendre des leçons.
Les émotions de la plaidoirie n'étaient pas pour lui sans charmes ; mais les rapports avec les gens d'affaires lui découvraient tant de bassesses et d'injustices de leur part que sa délicatesse ne pouvait s'y plier. « La justice, disait-il, est le dernier asile moral, le dernier sanctuaire de la société présente. Lavoir entourée d'immondices, c'est pour moi une cause d'indignation à chaque instant renouvelée ; ce genre de vie m'irrite trop, je reviens presque toujours du tribunal profondément ulcéré ; je ne puis pas plus me résigner à voir le mal qu'à le souffrir f. »
Ozanam, dans une autre de ses lettres, exprimait encore ainsi les motifs de ses répugnances intimes pour la profession qu'il se voyait forcé d'embrasser. « Je ne m'acclimate point dans l'atmosphère de la chicane : les discussions d'intérêts pécuniaires me sont pénibles; il n'est pas de si bonnes causes où il n'y ait des torts réci-
1 Lettres, t. I, p. 254, 2<>.édit.