‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 167 sur 313 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

proques ; il n'est pas de plaidoyer si loyal où il ne faille dissimuler quelques points faibles. Il existe des habitudes d'hyperbole et de réticence dont les plus respectables membres du barreau donnent l'exemple, et auxquelles il faut s'assujettir. Toutes les figures de rhétorique sont réduites en action devant les tribunaux, qui n'entendent plus que ce langage. Il est convenu qu'on doit demander deux cents francs de dommagesintérêts quand on en veut cinquante ; que le client ne saurait manquer d'avoir raison en toutes ses allégations, et que l'adversaire est un drôle. Exprimez-vous en termes plus raisonnables, vous passez pour avoir fait des concessions ; vous vous êtes avoué vaincu ; les confrères vous en font des reproches ; le client se prétend trahi ; et si vous rencontrez dans le monde un des juges qui ont biégé dans l'affaire , il vous dit en vous abordant : Mon cher, vous êtes trop timide ' ! »

Au milieu de tant d'occupations, une seule distraction agréable lui restait, c'étaient ses travaux littéraires ; il préparait ses thèses de docteur es lettres.

Vers la fin de 1838 , il se rendit de nouveau à Paris afin d'y compléter les épreuves nécessaires pour obtenir le diplôme désiré. Le sujet de sa thèse latine était : De frequenti apud veteres poetas heroùm ad inferos descensu. C'est-à-dire : « Sur la fréquente fiction de la descente des héros aux enfers chez les poètes de l'antiquité. » Elle était dédiée à son père. Dans sa thèse française, il traitait : De la Divine Comédie et de la philosophie du Dante. Elle était dédiée à M. de La-

1 T. I, p. 275, 2« édit.

martine, à M. Ampère fils, et à M. Noirot, son ancien professeur de philosophie.

Cette épreuve fut entourée d'une pompe inaccoutumée : outre un public très nombreux , neuf professeurs de la faculté des lettres y assistaient ; plusieurs d'entre eux pourtant ne l'étaient plus comme titulaires, tels que M. Villemain et M. Cousin. M. de Lacretelle, qui avait alors soixante-quatorze ans, et qui ne résigna sa chaire qu'à quatre-vingt-sept ans , était au nombre des examinateurs. Il était professeur d'histoire à la faculté des lettres de Paris depuis 1809; son cours était un des plus suivis. Il posa à Ozanajn cette question : « Quels ont été au xvie siècle les maîtres de la langue française et de la littérature ? » Frédéric , dans sa réponse , plaça en tête saint François de Sales , puis , par ordre de date , avec leurs caractères divers, Rabelais, Michel Montaigne , Charron, Etienne Pasquier, etc.. Alors le vieux professeur, qui n'avait probablement jamais lu saint François de Sales , se récria sur la priorité donnée à ce dernier. Ozanam donna ses raisons *. M. de Lacretelle multiplia ses objections, mais il tombait souvent à faux, et son contradicteur, le serrant de près, ne laissait rien passer sans le relever.

Cependant la lutte s'échauffait. A l'occasion de la littérature, on ne tarda pas à mettre en jeu les convictions. On ne pouvait amener Frédéric sur un terrain qui lui assurât mieux la victoire : philologie aussi bien que

1 Ses raisons étaient si vraies, si concluantes, qu'elles furent comme le prélude du jugement que porta quarante ans plus tard le souverain pontife , en proclamant saint François de Sales docteur de l'Église.

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