CHAPITRE I
choses dignes de passer dans ses ouvrages imprimés. La nature seule, on !e voit, sait produire d'illustres écoliers. Il n'eut jamais d'autres conseils ni d'autres secours que ceux qu'il obtint de son professeur de théologie, qui était aussi mathématicien ; mais les lumières qu'il en reçut furent bien faibles, car il les lui arrachait en quelque sorte par ses questions réitérées , auxquelles on ne répondait qu'à regret ; encore ces réponses laconiques étaient-elles toujours suivies d'une pressante exhortation à renoncer à une étude qui le détournait de celle qui devait être l'unique objet de son application.
Toutefois, par obéissance pour son père, dont 1 respectait profondément les volontés, il se résigna à étudier la théologie pendant quatre années, sans pouvoir néanmoins se décider à entrer dans les saints ordres : 1 entraînement invincible qu'il éprouvait pour les mathématiques ne lui permit pas de porter plus loin sa déférence ou sa piété filiale.
La mort de son père vint d'ailleurs mettre fin à cette longue épreuve. Il quitta aussitôt la cléricature , et se livra désormais à son étude de prédilection. Il partit pour Lyon, où il se mit à enseigner les mathématiques; ces leçons devinrent sa seule ressource, le seul moyen de pourvoir à son existence. « L'éducation qu'il avait reçue, l'aisance au milieu de laquelle il avait vécu dans sa famille, ne lui permirent pas d'abord de recevoir sans rougir les honora res, prix de son enseignement ; il eût été assez payé par le plaisir de faire des mathématiciens et de ne parler que de ce qu'il aimait. » Sa délicatesse et son honneur se trouvaient singulièrement froissés d'être réduit à en faire une œuvre mercenaire.
Il lui fallut néanmoins prendre son parti ; car, pendant tout le reste de sa vie, il n'eut pas d'autre moyen de se procurer le pain de chaque jour.
Outre la passion des mathématiques , il avait encore celle du jeu. Il jouait bien et avec bonheur. L'esprit de combinaison pouvait à la vérité un peu aider aux faveurs que lui accordait la fortune; mais l'innocence contestable et l'inconstance de cette ressource ne lui permettaient pas de compter sur elle , et de s'en faire un moyen régulier d'existence.
Ce fut cà Lyon, en 1670, qu'il fît imprimer son premier ouvrage : Les Tables des sinus , tangentes, sécantes et des logarithmes , plus correctes que celles d'Ulacq, de Pitiscus et* de Henri Briggs. Comme ces tables sont d'un usage très fréquent pour les mathématiciens, dans toutes les branches de cette science, surtout dans la géométrie et dans l'astronomie , il était de la plus haute importance d'en avoir de sûres. Il s'appliqua particulièrement à rendre la construction et l'usage de ces tables faciles à tous ceux qui voudraient s'en servir, ajoutant, pour mieux parvenir à ce but, des théorèmes nécessaires pour la démonstration des problèmes.
11 ne pensait aucunement à quitter la ville témoin de ses modestes débuts, pour aller chercher fortune sur un théâtre où ses remarquables talents auraient pu se montrer avec plus d'éclat, et le conduire à la gloire ou aux honneurs. Il était sans ambition, ne s'occupant de science que par amour pour elle. D'un caractère simple et droit, d'un désintéressement qui se rencontre rarement, surtout chez les hommes qui sont réduits à