‹ Vie de Frédéric OzanamChapitre 18 sur 313 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

demander à leur travail leur pain quotidien , il se préoccupait peu de son avenir, sa passion pour les mathématiques l'absorbait tout entier. Mais s'il prenait peu de soin de ses intérêts personnels, la Providence, comme on va le voir, y veillait pour lui; elle réservait une juste récompense à sa modestie et à son détachement des biens de ce monde.

Deux étrangers auxquels il donnait des leçons lui parlèrent un jour du désappointement qu'ils éprouvaient en ne recevant point une lettre de change qu'ils attendaient de leur pays, et sur laquelle ils avaient compté pour aller à Paris. Ozanam leur demanda quelle était la somme dont ils avaient besoin. Il leur fallait cinquante pistoles (environ cinq cents francs) ; il les leur prêta aussitôt, sans vouloir de billet. Ces messieurs étaient à peine arrivés à Paris, qu'ils allèrent voir d'Aguesseau, père de l'illustre chancelier, et lui racontèrent ce trait de large désintéressement, de confiante générosité. Touché d'une action qui décelait une âme si noble et un esprit si élevé , d'Aguesseau engagea ces jeunes gens à appeler Ozanam à Paris , leur promettant de s'intéresser vivement à lui , de le faire connaître et de l'aider de tout son pouvoir ; cette haute et puissante protection allait devenir pour notre jeune mathématicien une incomparable ressource pour le développement de ses rares facultés. Il devait, en effet, trouver à Paris des livres, des savants avec lesquels il serait mis en rapport, l'Académie des sciences, aux travaux de laquelle il pourrait prendre part, enfin un milieu dans lequel ses ouvrages seraient mieux appréciés.

Aussi ces considérations le décidèrent-elles bientôt à

quitter Lyon. Chemin faisant, tandis qu'il se rendait à la capitale, il lui arriva une aventure fort curieuse. « Il rencontra un inconnu qui lui déclara que, s'il pouvait renoncer au jeu, il ferait fortune ci Paris, qu'il y acquerrait une grande réputation, qu'il s'y marierait à trentecinq ans, et quelques autres choses particulières que l'événement a justifiées. » Ozanam, naturellement ennemi des superstitions et spécialement de l'astrologie, dont on s'occupait beaucoup alors1, ne prêta qu'une médiocre attention à cette espèce de prédiction ; il avait d'ailleurs trop de science et de foi pour ajouter la moindre créance à l'art divinatoire ou à la sorcellerie.

A peine arrivé à Paris, il apprit que sa mère était à toute extrémité. Voulant avoir la suprême consolation de l'embrasser avant sa mort, il vole donc à son chevet, car il avait toujours eu pour elle l'amour le plus tendre. Mais, hélas ! il eut la douleur d'arriver trop tard , elle avait cessé de vivre. Cette bonne mère, de son côté, avait pour ce fils une prédilection particulière ; elle avait même le projet de le faire son héritier, mais ses généreuses intentions ne furent pas respectées, et notre pauvre mathématicien ne put rien recueillir de cette succession.

Ozanam quitta alors pour toujours le pays qui lui avait donné le jour, retourna à Paris et n'eut plus aucun rapport avec sa famille, dont il n'avait reçu que le nom. On voit encore dans le village de Bouligneux une partie

1 On s'en occupait tellement , qu'en plein xvu° siècle Kejelen, célèbre astronome, tirait 1-horoscope du duc deFriedland, el donnait, d'après les astres, une consultation en règle sur la guerre qui menaçait d'ec]atcr entre le pape et la république de Venise. (Paye, Anvmiircdu Bureau des longitudes pour 1878, p. 722.)

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