CHAPITRE XII
règles de son ordre ; car, ajoutait-il , « si Dieu me voulait appeler à lui , je ne vois pas de milice dans laquelle il me fût plus doux de le servir que celle où vous êtes engagé { ! »
Ce fut au milieu de ces inquiétudes et de ces tourments que survint la mort de notre mère bien -aimée. Rien ne nous détache plus des intérêts temporels que la perte de nos proches. D'autre part, Frédéric n'avait sollicité la position honorable qu'il venait d'obtenir que parce que son amour pour sa mère lui en faisait, un devoir. Aujourd'hui sa liberté lui était rendue. Tout semblait , par conséquent , aplanir les difficultés , jusqu'alors insurmontables , qui s'opposaient à ses goûts et à son attrait pour la vie religieuse ; la Providence paraissait le conduire comme par la main chez les frères prêcheurs. Nous nous rappelons même qu'un jour le P. Combalot nous dit : « J'aimerais mieux voir Ozanam monter dans la chaire de vérité que dans celle de l'université. »
Frédéric n'était pourtant pas aussi libre qu'il semblait l'être. De tous les côtés lui arrivaient les avances les plus flatteuses. M. Cousin lui faisait de sérieuses insta' ces pour l'attirer et l'attacher à l'enseignement universitaire. D'autre part, M. de Montalembert le pressait de contribuer activement à la rédaction d'une nouvelle publication qu'il fondait. « Je vous en supplie, lui écrivait il, donnez -nous donc quelques fragments de vos travaux, quelques éclats du monument que vous sculptez; je vous demande ce service comme à un ami et
1 Lettres, t. II, p. 330.
à un frère d'armes, sur la sympathie duquel je compte comme vous devez compter sur moi. »
Mais ce qui entravait surtout sa liberté, c'était ce titre de professeur de droit commercial si laborieusement conquis. Il ne pouvait, sans manquer à ses devoirs, rompre brusquement les liens étroits que la création de cette chaire venait de former entre lui et la ville de Lyon. D'ailleurs sa vocation à la vie religieuse ne lui paraissait pas encore assez évidente pour qu'il crût devoir se porter à une pareille extrémité. Il aima donc mieux attendre que les événements et les circonstances éclairassent davantage la vole par laquelle la Providence devait le conduire. D'ailleurs il était résolu à ne pas s'occuper de la question d'état avant la fin des vacances de cette année, car, disait-il, « je dois bien à la mémoire de ma pauvre mère une année de deuil. »
Ozanam se décida donc à commencer son cours, et le 16 décembre 1839 il prononçait son discours d'ouverture.
Il écrivait, à ce sujet, avec sa modestie habituelle, à l'un de ses amis : « Mon discours a réussi; les deux leçons suivantes ont été un peu compromises par cette hésitation de parole dont je ne puis me défaire ; néanmoins on n'est pas mécontent, et la salle, qui contient deux cent cinquante personnes, ne suffit pas. »
Le discours d'ouverture dont nous venons de parler se retrouve dans les œuvres complètes d' Ozanam1. Il fut imprimé aussitôt après avoir été prononcé. Il donne une idée de la hauteur à laquelle il sut élever un sujet qui semblait par lui-même d'une incomparable aridité.
1 Mélanges, t. II, p. 405.
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Ce cours ne fut professé que pendant l'année scolaire 1840. Il compte quarante-sept leçons. Les notes qui en sont restées ont été publiées par les soins de M. Foisset, conseiller à la cour d'appel de Dijon. Voici comment ce jurisconsulte éminent juge ces notes et les travaux d'Ozanam sur le droit : « On ne connaîtrait pas Ozanam tout entier, si on ne le connaissait comme juriste. En effet, la première pensée de jeune homme avait été de consacrer sa vie au barreau d'abord, puis à l'enseignement de la science des lois. Il donna donc à l'étude du droit une part notable ; j'ai presque dit : les meilleures années de sa jeunesse.
« Mais le droit, pour lui, n'était pas ce qui fait au palais le praticien, ce n'était pas seulement l'application des textes juridiques aux affaires de chaque jour; le droit, c'était avant tout une branche de la philosophie, une portion de l'histoire, c'était même un côté de la littérature.
« Lorsqu'en 1839 une chaire municipale de droit commercial fut créée en faveur d'Ozanam dans sa ville natale, il monta dans sa chaire à vingt-six ans , armé de toutes pièces sur la philosophie comme sur l'histoire, et sur la théorie positive de la portion de la science qu'il était chargé d'enseigner.
« Profondément pénétré de la mission de professeur, il ne s'était point efforcé d'accumuler dans son cours les problèmes juridiques ; il ne s'y perdit point dans d'intarissables discussions d'espèces controversées ; il aimait mieux enseigner des principes que des doutes, inculquer les règles du droit, et en faire comme toucher du doigt la sagesse, que d'initier ses auditeurs, ce sont
ses termes, « au double scandale de l'obscurité des lois « et de la contrariété des jugements. »
« Mais il était prêt sur la jurisprudence des arrêts, comme sur tout le reste. On peut en juger par les notes qu'il avait préparées pour la moitié de ce cours trop tôt interrompu. Nous les publions avec confiance; ce ne sont que des notes , sauf de courts et rares fragments qui s'en détachent , a dit si bien M. Ampère , comme des figures terminées avant le reste dans l'esquisse d'un maître. Ce ne sont que des notes, et pourtant quelle étendue, quelle élévation, quelle lumière! Il n'y a là que les grandes lignes du sujet; mais elles y sont toutes , et plus elles sont nues , mieux elles découvrent l'ensemble et les principales divisions du vaste horizon qu'elles embrassent. Ainsi dégagées de tout accessoire, elles en dessinent , elles en font ressortir les contours avec une pureté de traits pleine de relief et de vigueur.
« Quel dommage qu'un travail semblable eût été per du ! Certes , parmi les notes extraites des papiers de Klimrath, on en a publié (et je ne m'en plains pas) qui sont bien au-dessous de la valeur de celles-ci; j'ose dire qu'on y retrouvera tout Ozanam, son érudition si sûre, son esprit si largement ouvert et si pénétrant; son cœur si droit, et même quelques éclairs de son éloquence. Tout y est, comme le fruit est dans les Heurs l. »
Ce cours fut assidûment suivi par des auditeurs sérieux qui prenaient des notes et qui adressaient des
1 Foisset, Préface aux notes d'un cours de droit commercial , Œuvres complètes d' Ozanam, t. VIII, p. 283.