CHAPITRE XII
« Puis, lorsque tous les deux, sur terre descendus,
« II nous fallut veiller sur deux de vos élus,
« Vous promîtes , Seigneur, qu'un jour leurs destinées
« Viendraient se réunir en nos mains fortunées.
« Ce qui s'est l'ait depuis, vous ne l'ignorez pas.
« 11 fallut séparer notre sort et nos pas.
« L'un de nous s'arrêta près d'une jeune fille,
« Fleur qu'abrita longtemps l'ombre de la famille,
« Qui, s'épanouissant loin des sentiers battus,
« Se parfuma bientôt de grâce et de vertu.
« A l'autre fut donnée une tâche plus rude :
« Il suivit un chrétien aux luttes de l'étude,
« Aux écoles du siècle, où souvent la raison
« Au vin de la science a mêlé le poison ;
« Où souvent, enivrés de voluptés amères,
« Les fils à leur retour ont fait pleurer leurs mères.
« Lui, d'austères pensées il nourrissait son cœur;
« 11 crut, et défiant tous les vents de l'erreur,
« Telle qu'il la reçut, il rapporta son âme,
« Lampe dont la tempête a respecté la flamme.
« Et maintenant, Seigneur, si votre volonté
« Tous deux nous ramena dans la même cité,
« C'est qu'il est temps de voir vos promesses remplies,
« Il est temps de confondre ensemble ces deux vies,
« D'associer nos soins, et d'unir sans retour
« Ces justes pour lesquels a veillé notre amour.
« Nous étendrons sur eux nos ailes fraternelles;
« Ensemble ils s'essayeront à des vertus nouvelles;
« La paix et le bonheur joncheront leurs chemins,
« Les pauvres béniront l'aumône de leurs mains,
« Et leurs enfants, pieux et bons comme nous sommes,
« Iront multipliant le bien parmi les hommes. »
Ils se turent, et Dieu parla: « Je vous bénis,
« Mes bien-aimés, dit-il, allez, soyez unis. »
2 janvier 1840.
Quinet était à cette époque professeur de littérature étrangère à la faculté des lettres de Lyon. Ozanam, ayant appris que cette chaire allait devenir vacante prochainement, sentit se ranimer en lui toute son ardeur pour les études et les travaux littéraires. Il pensa qu'il pourrait cumuler les deux professorats. Il y voyait une compensation vis-à-vis de l'aridité du droit commercial. Le recteur de l'académie de Lyon, M. Soulacroix, était de cet avis; enchanté des succès qu'avait obtenus déjà le cours de droit commercial , il insistait fortement pour la nomination d'Ozanam à la place de M. Quinet.
Notre jeune professeur n'avait 'pas perdu le souvenir du mot de M. Cousin : J'aurais mieux aimé vous voir dans mon régiment, mais je n'en désespère pas. Ne m'oubliez pas trop , car vous êtes toujours sûr de trouver en moi un ami.
Il partit donc pour Paris et alla rendre une visite à M. le ministre de l'instruction publique, qui l'accueillit de la manière la plus cordiale et la plus affable. Après l'avoir fait déjeuner à sa table, il s'informa de sa position et de ses vues, et lui exprima l'intention de le nommer à la chaire de M. Quinet l'année suivante. Il y mit pourtant une condition, il venait d'établir un concours pour l'agrégation ; ce tournoi littéraire devait avoir lieu à Paris pour la première fois; il s'agissait d'une place d'agrégé à la chaire de littérature étrangère de la Sorbonne; l'époque était fixée au mois de septembre suivant. « Ce n'est pas, ajouta M. Cousin, que vous puissiez espérer d'y être nommé, car vous avez de redoutables concurrents qui se préparent depuis plus d'un an, et vous n'avez que